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Scènes de ma vie, Franz Michael Felder (par Claire Fourier)

Ecrit par Claire Fourier 15.09.26 dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Récits, Verdier

Scènes de ma vie, Franz Michael Felder, Publié par Jean-Yves Masson, aux Ed. Verdier Traduit de l’allemand par Olivier Le Lay Préface de Peter Handke, postface de Jean-Yves Masson 310 p., 22 euros

Edition: Verdier

Scènes de ma vie, Franz Michael Felder (par Claire Fourier)

 

Vous êtes un peu ou beaucoup triste ? Vous ressentez le besoin d’un coup de fouet ? Trop de lectures vous divertissent sans vous apporter ce que vous en attendez pour mieux vivre, et vous rangez les ouvrages en vous demandant pourquoi vous avez lu cela ?

Alors voici un livre (dont je m’en veux d’avoir tardé à le découvrir) qui nous remet les yeux en face des trous et nous donne une leçon pour développer des ressources dans l’adversité. Un livre qui va profond et nous aide à surnager dans un océan de déconvenues, un livre tonique qui se fonde sur ce qui manque à notre bien-être : la sagesse antique, la connaissance des racines et la reconnaissance envers ces racines.

Né en 1839, non loin du lac de Constance, Franz Michael Felder est d’une lignée de paysans autrichiens. Il est destiné à reprendre le flambeau de ses aïeux en vue de faire vivre une famille pauvre. Sa vie d’enfant se passe dans les allées et venues entre le village dans la vallée et l’alpage où il garde les vaches dont le lait et le fromage assurent les ressources de la famille, ainsi que le métier de tisserand pratiqué en hiver. Son père meurt. On meurt jeune dans ces villages isolés, faute de soins quand on tombe malade. C’est mal soigné du reste que Franz, très jeune, a perdu un œil.

L’adolescent soutient sa mère veuve dans les multiples tâches, alors que s’éveille en lui le désir d’autre chose et qu’à l’école il se fait remarquer par son goût de la lecture et qu’un nouvel horizon se profile avec la découverte du journal local prêté par un instituteur.

L’écriture ! Et bientôt, la littérature ! Grâce au curé qui lui met les grands classiques allemands entre les mains ! Il les dévore. C’est la révélation. Franz économise laborieusement ses sous pour acheter journaux et livres : il travaille doublement à son petit métier de tisserand, vend des broderies – et il commence à écrire. Il va abandonner les vaches, l’alpage, se consacrer à sa vocation ! Il va aller en ville faire des études !

Mais non. Car au fil du temps et des rencontres, le jeune homme découvre que la vie citadine et intellectuelle peut être frelatée et ne vaut pas qu’on lui sacrifie la richesse de la vie simple au sein de la nature, la fraternité au sein d’une communauté qui peine et a besoin de lui.

Et c’est là le puissant intérêt du livre pour nous aujourd’hui. Tiraillé, le jeune homme exigeant et pur va choisir, en dépit de la difficulté, des moqueries de certains villageois qui ne voient en lui qu’un original, de rester au village et de marier au mieux la vie paysanne et la vie littéraire. Délivré du souci de la délivrance, il crée un journal pour les villageois, achète de plus en plus de livres, fait la lecture à un entourage attentif dont il a souci d’améliorer le sort.

Un jour Felder décide de relater ces « scènes de vie », sans romancer, avec un talent qui n’a d’égal que son inspiration, sa ferveur et une rare fraîcheur. Oh, les pages où il évoque les eaux vives des rivières argentines, les torrents qui dévalent de la montagne verte ou enneigée en heurtant les rochers ! Oh, les pages où, dans le tintement des grelots, des clarines, nous le suivons avec ses bêtes quittant l’étable pour monter dans l’alpage où il va vivre avec le fromager. Nous partageons le souci du fourrage, des disputes entre les vaches et l’élaboration du fromage. Nous nous asseyons avec lui au seuil du chalet pour contempler l’horizon, tout en surveillant le troupeau, et le soir, une fois la tâche accomplie, restons là ensemble, à méditer sous le ciel étoilé. Oh, les pages où il évoque les disputes menues, les amitiés, inimitiés au sein du village où la fraternité s’impose ! Oh, les pages où il évoque Nanni, leur amour naissant et qui mûrit lentement, puis son accomplissement ! Nous sommés éblouis par l’innocence et la bonne volonté des jeunes amoureux.

25 chapitres, 25 scènes qui nous enchantent.

J’ai pensé, en lisant le livre, à Flaubert qui voulait écrire un roman sur rien. Précisément ces scènes de vie se rapportent à presque rien : une existence quotidienne et banale entre l’étable dans la vallée et l’alpage dans la montagne. – Or, tout prend une épaisseur généreuse.

Car Felder écrit avec une bienveillance, un oubli de soi et un humour qui désarçonnent le lecteur, je me corrige, qui le remettent en selle, au contraire. On est frappé par son dévouement au monde paysan qui l’entoure, qui a du mal à survivre, et par le sacrifice qu’il lui fait de ses goûts et de sa précieuse vocation. – Et si on est sensible à la qualité littéraire de l’ouvrage, on est plus sensible encore à l’exceptionnelle qualité humaine de l’auteur.

On ne fera pas grief à cette écriture si vivante de quelques subjonctifs excessifs, c’est que Felder, qui mourra à trente ans, peu après son épouse bien-aimée et mère de cinq jeunes enfants, n’a pas eu le temps de développer un style complètement personnel. Sa langue se tient à une perfection classique qui m’a ravie et que nous avons lieu de regretter à aujourd’hui.

J’avoue que m’a séduite aussi chez lui une forme de panthéisme (c'est mon côté celte : je suis portée à mêler la nature humaine à la nature, au cosmos) : à la belle saison, c'est toute la nature qui resplendit et « se cueille » dans les alpages : les pâquerettes, les fleurs des champs, les herbes diverses que broutent les vaches et les chèvres.

Ainsi dans la vallée (des larmes) ou l’alpage, les hommes et les femmes sont là, avec leur endurance de montagnards, se partageant les tâches, mourant jeunes, acceptant leur sort et se succédant naturellement dans le labeur ; la gent masculine est là, avec sa rudesse, ses qualités et défauts si différents de ceux de la gent féminine compréhensive et enveloppante. – Leur beauté à tous est là, donnée à voir sans artifice dans les villages isolés, mais solidaires, sur les pentes boisées de la montagne autrichienne.

Il est très rare que j'aie l'impression non de lire un livre, mais de cheminer au bras d'un auteur – d'un auteur dont le regard m’amplifie, me grandit, m’améliore. Or, c'est pour moi le top, et c'est ce que je recherche. Dans son Rapport au Greco Kazantzaki m'a donné cette impression. Lui et Felder, étrangers aux sentiments bas, ne sachant même pas ce qu’est la bassesse, me renvoient à l’harmonie laquelle, selon un philosophe attaché pareillement à la terre et à la tradition, Gustave Thibon, est supérieure à l'équilibre car située au-dessus des plateaux de la balance où pèsent, de manière instable, nos contradictions.

J’ai refermé le livre. Mais Felder est là, infiniment proche ; cet homme d’altitude géographique et mentale fait désormais partie de mon paysage intérieur auquel il donne de la hauteur.

Que demander de mieux à un livre, à un écrivain, à un homme ?


Claire Fourier, le 25 aout 2026


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A propos du rédacteur

Claire Fourier

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