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Sale espèce de…, Jean-Louis Mohand Paul (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi 24.08.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais

Sale espèce de…, Jean-Louis Mohand Paul, éd. Ressouvenances, 2019, 124 pages, 16 €

Sale espèce de…, Jean-Louis Mohand Paul (par Yasmina Mahdi)

 

De l’apostrophe à l’injure

Une mappemonde de 1888, appelée Planisphère pour l’étude des races humaines, illustre la couverture du livre de Jean-Louis Mohand Paul : « Petit lexique des injures et notions racistes des langues françaises. Sale espèce de… ». À ce sujet, la thèse de l’Essai sur l’inégalité des races humaines, d’Arthur de Gobineau, développe le concept de « race » en accumulant les stéréotypes et criminalisant les populations selon leur couleur de peau. L’exégèse historique de Gobineau le place comme l’un des pères de la pensée racialiste, pour avoir développé une sorte de « matérialisme biologico-historique ». En effet, dans la hiérarchie de la société esclavagiste coloniale, les « Blancs » se trouvaient au sommet, souvent de grands propriétaires fonciers ou des commerçants aisés, ce qui confirme en un sens la théorie eugéniste de Gobineau sur les « propriétés du sang ». Rappelons qu’environ quatre millions d’esclaves ont vécu dans les territoires sous domination française.

Dans son Avertissement, Jean-Louis Mohand Paul spécifie qu’outre l’élite « racialiste et culturaliste », il existe un « racisme français dans son ancrage banal ». Ainsi, Mohand Paul dresse une liste alphabétique très renseignée d’environ 280 occurrences d’« acceptions racistes », certaines relayées par des dictionnaires, des usuels de la langue française, où l’on décèle facilement des connotations à double-sens ou des connotations sexuelles dépréciatives. L’écrivain souligne également que Carl von Linné, dans son Système de la nature (1758-1759), se manifeste comme le précurseur de la classification « par la couleur de peau ». Linné a appliqué le concept de « race » à l’homme (ainsi qu’aux créatures mythologiques) ; ainsi, la catégorie Homo sapiens fut subdivisée en cinq catégories de rang inférieur, à savoir AfricanusAmericanusAsiaticusEuropeanus, et Monstrosus, basées au départ sur le lieu d’origine selon des critères géographiques, puis plus tard, sur la couleur de peau !

Par ailleurs, l’ouvrage met en lumière les partis-pris de Céline et de Hergé qui propagent des thèses antisémites (judéophobes et arabophobes). Ces derniers alimentent aussi les théories racistes envers les peuples non-européens. Dans ce lexique, on peut voir, preuves à l’appui, comment s’articule le racisme par le biais de quelques images inédites de publicité et de bandes dessinées. L’utilisation de surnoms, d’adjectifs, de substantifs, de diminutifs, parfois oubliés, forment le cœur de ce glossaire, répertoire de qualificatifs méprisants à l’encontre d’individus et de leur groupe d’appartenance. Sur quelles réalités repose ce vocabulaire usuel, par quels types de peurs est-il alimenté ? J.L. Mohand Paul écrit que les « attributs soupçonneux (…) de groupes susceptibles à tout moment d’être pillés et proscrits » se trouvent cantonnés dans un registre assez limité et répétitif, englobant des clichés grossiers depuis les « actualités ordinaires » jusqu’à la thèse du « grand remplacement ». Le moteur qui sous-tend cette haine phobique puise autant dans la crainte freudienne de la horde primitive qu’au rejet des disparités religieuses. La caricature reste un usage courant pour ridiculiser un peuple et ses ressortissants, à l’aide de métaphores essentialisant un groupe, par exemple celles de la nourriture, métaphore in absentia où le comparé est absent : « banane », « bol de riz », « noix de coco », et la métaphore in praesentia : « tête de nègre ». De plus, a lieu l’animalisation des femmes et des hommes en primates, insectes nuisibles. Certaines épithètes combinent « un orientalisme raciste et sexiste à des images de domestication perverse » : « Moukère », « mousmé », mêlées à des termes au sens falsifié, « macchabée – Juif (Delesalle) ».

Au sein du monde du rap, il existe des expressions argotiques, des injures qui sont retournées contre la classe dominante par les exclu(e)s, les populations minoritaires et sous-estimées. Ces apostrophes scandent les couplets et chansons, sous forme de verlan, et aussi pour parler d’amis : « Gros », « Negro », « Teupu » (pute), « Biatch » (de bitch, pute, ou à l’inverse, femme forte), « Crevard » (pauvre type), etc. Cette nomenclature urbaine est issue des quartiers populaires où il y a de grandes difficultés de vie. Cette communication virulente constitue un bouclier de mots où se réverbèrent à la fois ceux qui écoutent, les coreligionnaires, et ceux contre lesquels la diatribe est adressée, dans une sorte de miroir où la Gorgone pétrifie ceux qui croisent son regard – l’effet Méduse. Il en est de même avec le répertoire de notions racistes qui renvoient aux propos et aux images des personnes insultées – un renversement identitaire. Que les insultes définissent un individu comme un Curriculum vitae reste en somme assez curieux. La chose est équivalente pour les homosexuels qui ont intégré un lexique insultant afin de se démarquer, ou de se masquer/démasquer. Les minorités sont étrangement presque plus définies par ce lot calomnieux et outrageant que par une escorte intellectuelle rationnelle…

De l’apostrophe à l’injure, ces indexations sont encore largement orchestrées par des « rumeurs fantasmatiques collectives ». Hélas, ces ostracismes dégénèrent parfois en « meurtres spontanés ». L’injure participe du glossaire argotique (qui a fait le succès commercial de Céline, comme nous l’indique Mohand Paul). Dans ce cas-là, les désignations ordurières sont d’une nature ambiguë, qui recoupent plusieurs ordres, alors que la langue savante, normalement, sait ce qu’elle dit. Jean-Louis Mohand Paul, éditeur, traducteur de l’anglais et de l’ancien français, auteur, nous place face aux dérives de la langue et à la responsabilité que cela implique.

 

Yasmina Mahdi


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A propos du rédacteur

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.