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Route(s), Poème, Christian Viguié (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel 26.08.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Poésie

Route(s), Poème, Christian Viguié, Marsa Publications, Revue A, Coll. Poésie sur tous les fronts, mars 2021, Ill. Olivier Orus, 54 pages, 15 €

Route(s), Poème, Christian Viguié (par Marc Wetzel)

 

« La route mange la route

La route se mange toute seule »

 

Il n’y a pas de route naturelle : un passage s’institue s’il est d’abord forcé pour être établi puis entretenu. La route est comme un effort qui se fraye une destination, une violence facilitatrice d’autres activités (rejoindre un lieu peu accessible, sécuriser une distance, briser une enclave…). Il n’y a pas non plus de route suffisante : elle est un moyen de se diriger ailleurs, non à elle seule une raison d’y aller (la bonne route n’est que la route du bon ou d’un bien ; le succès d’une route n’est pas le sien). Il n’y a enfin pas de route instantanée : même des yeux, il faut la parcourir. Elle n’avance qu’en faisant tourner le dos au parcouru. Et comme il n’y a pas de route spontanée, il n’y a pas de spontanéité tenant durablement la route : « Le vrai travail est de passer », dit le poète, p.41.

Ce sont ces trois choses ensemble que semble donc dire cette formule énigmatique, dite neuf fois dans le poème :

« La route mange la route

La route se mange toute seule »

À traduire peut-être ainsi : l’espace d’une route est d’empan inconnu (ou insaisissable), le temps d’une vie est à usage unique.

C’est ici la route (ou ce sont les routes), exclusivement, d’un marcheur. Le corps propre est son seul véhicule. Un corps en état de marche fait sa ou ses routes. Marcher, c’est (étymologiquement) marquer des pas, ses pas, les imprimer là où leur succession régulière mène quelque part. Et diriger ses pieds, avant même de les orienter, c’est commander à leur usage, devoir les déplacer pour pouvoir se déplacer : et la motricité acquise reste mystérieuse et fragile. Un peu comme il faut faire effort, dit Kafka, pour se rappeler physiquement le temps où l’on ne savait pas nager, il faut être poète pour se remémorer comment notre corps obtint de savoir circuler.

Premier élément : prendre auprès des choses et des éléments des leçons, même baroques, de déplacement. Ainsi, dans ce poème, on s’instruit du va-et-vient des nuages, des cours d’eau, de l’orage, de la chaleur même :

« Nuages dont le désir est de réussir

leurs propres métamorphoses

ou d’identifier la perte de ce qui est » (p.17)

« Nous attachons les mots à l’inconnu

construisons des ponts avec le bruit de l’eau

afin que perdure le nom du vent et celui d’une rivière » (p.19)

« Parce que nous avons toujours à voyager

à zigzaguer

comme le font les éclairs

avec les cicatrices folles de la nuit » (p.16)

« Le manteau transparent et épais de la chaleur

dont j’enfile lentement les manches

sans véritablement m’en apercevoir » (p.45)

Ces leçons de mouvement prises auprès de l’inarticulé instruisent de ce que le corps fait insensiblement de lui-même pour avancer, comme le fait, à son tour, une vie sur l’écheveau de ses routes.

 

Deuxième élément : Il faut, bien sûr, que le corps « marche » (ait ses fonctions abouties) déjà pour marcher (aboutir quelque part) : muscles, os et nerfs ont dû d’abord s’équiper d’eux-mêmes pour en sous-tendre notre usage moteur. Comme une vie, et avant elle, un corps a dû arriver à son propre pouvoir pour nous doter de ce que nous en attendons :

« Quelque chose marche en moi

avant mes pas

avant mon désir de marcher

me suggérant que marcher n’est pas entièrement mourir » (p.21)

Ce dernier vers indiquant, peut-être, que le pouvoir de vivre, antérieur à la vie qu’il permet, n’est pas complètement tenu par le déclin de celle-ci, ni emporté par sa perte.

C’est en tout cas ce quelque chose qui hante le poète, non lui-même, non son « moi ».

« Ma vie s’organise en changeant de rue

Il y a longtemps que je ne suis plus en moi

Je bifurque (…)

Je déserte » (p.22)

Formules décisives de ce détachement du moi en faveur de ce qui le fait réellement, concrètement, vivre : « je ne m’arrête pas à vouloir être » (p.22), « je ne me cherche pas moi-même » (p.27), et même l’émouvant « je préfère mes vieux souliers à mes pensées » (p.30).

Résultat : le contact authentique avec cet amont déterminant de soi désillusionne (on y est réduit à l’état de « n’avoir raison sur rien », de « n’avoir pas à avoir, à reconnaître, à savoir » p.14), mais affranchit en tuant d’un coup, en éradiquant

« les corbeaux de la croyance

leurs croassements

leurs tribunaux de feuilles » (p.15)

 

Mais de toute façon l’orgueil, littéralement et toujours, nous déportait, dé-routait notre vie :

« Pourquoi être

cet orgueilleux épouvantail

toujours à m’emplir de foin ou de paille

à prendre en défaut

ce qui n’est pas moi

ce qui ne peut être moi

comme si j’avais à perpétuer des ombres ? » (p.22)

Et la pensée qui oublierait le voyage premier, propre, fondateur, du corps trahirait son assise et méconnaîtrait son réel prix :

« D’ailleurs en quoi y aurait-il une véritable pensée

si elle oubliait le voyage du sang et du vent

des mille nuits qui sont en nous prisonnières

comme si la pensée n’était qu’une simple cruche sur la tête

brinquebalante

emplie d’eau

offerte à ceux qui n’ont pas soif

à de pauvres élèves qui répètent ce que disent les maîtres ? » (p.25)

 

Troisième élément. LA question : comment marcher ? Comment faire (mortellement, mais authentiquement) routes ? Des réponses négatives sont très incisivement exposées : Viguié ne marchera ni comme les maîtres (qui ont pour seule voie de faire marcher autrui), ni comme les anges (prétendant se déplacer sans que leur chair n’y mette du sien), ni comme des magiciens (il faut vouloir ses routes, mais on ne peut pas leur faire viser ce qu’elles ne sont pas), ni enfin comme des fervents, des adeptes d’un Routier omniscient. Quatre courts extraits, respectivement, le diront :

« Car depuis l’enfance j’ai craché sur les maîtres

sur leur or

sur leur sang

sur leur ombre

sur le silence commun qui valide leurs guerres » (p.28)

« J’ai détruit les anges un à un

les anges de la beauté et ceux de la laideur

les anges soumis aux lois du travail

les anges aux ailes dociles

dont les ombres sont des feuilles mortes

Ils se prennent pour des flocons de neige

pour des atomes d’un dieu

Beauté et laideur

quel manque d’imagination » (p.29)

« Je suis descendu dans ce talus pour m’abriter du vent (…)

à cause de cette hypothèse idiote qui me fait supposer

que la route est une branche que je peux casser

maîtriser modeler

comme si sommeillait en elle

une vérité quelconque ou métaphysique

ou comme si je possédais la faculté de plier sa langue noire et inconnue

afin qu’elle n’avale pas entièrement mes pas… » (p.44)

« J’apprends à chanter sans notes et sans mots

prêt à m’arrêter et à me taire

lorsque monte en moi

la moindre envie de magnificence

Je me méfie de cette beauté

prête à recueillir les tessons de verre

Ma condition est d’être inculte et malade

oubliant ce savoir qui saurait tout de ma vie » (p.47)

 

Les « réponses » directes, elles, font l’objet ici de rencontres, rares, heurtées et précieuses. Toujours sous l’horizon de la mort :

« Je sais que ma mort

ne contrariera pas le néant

Elle ajoutera une pelletée de vide au vide

Elle ajoutera de l’inexistant

à ce qui ne peut plus être tangible

Elle réinventera la rature

le zéro

sans retenir ce grand geste qui efface

Ma mort effacera l’effacement

Peut-être est-ce en cela qu’elle est la mort ? » (p.32)

Partout dans la grande poussée d’une Nature plus large que nous et qu’elle-même :

« Après tout l’univers n’est qu’une phrase mal prononcée

ou alors l’équation et l’éclosion d’un silence abscons

L’univers n’a pas besoin de bouches ni de souliers

ni de porter un grand sac de charbon sur son épaule

De sa sueur naissent les étoiles

Sa faim lui demande de dévorer et d’envahir le vide » (p.32)

Dans un réel que la réalité même des rêves nourrit et contribue à situer :

« Peut-être que nos rêves sont les distances justes qui s’imposent à nous » (p.33)

 

Deux leçons encore :

D’abord, si les deux pieds sont requis pour la marche, et s’il y a une disponibilité à préserver et transfigurer, elle sera, non là, mais dans les mains. Il faut maintenir lucidement la vacance (le pouvoir de ne pas faire) d’une des deux :

« Il y a toujours une main qui n’écrit pas

qui dit et ne dit pas

et enlève les virgules du monde (…)

Elle dit et ne dit pas

que le verbe être encercle les vérités et les mensonges

et qu’il se présente à nous

comme la bague rouillée du réel » (p.34)

Ainsi, on ne sort de son destin que par la part de lui qu’on a épargnée, ménagée, laissée à sa propre énigme :

« Les maisons que l’on construit sont faites pour sortir

Ma main qui n’écrit pas m’aide à sortir » (p.35).

 

Enfin, tout n’a pas à faire route !

Nos idées, nos amours, nos histoires, dit (p.41) l’auteur, cheminent, mais la pluie qui tombe sur elles, non. Pluie n’est qu’une chute de miettes, une fécondité aveugle, une pesanteur « sans aucune perspective ». La pluie est l’exemple d’un réel qui ne cache rien de lui-même et qui, parce qu’il nous ignore, nous peut être guide impitoyable, mais impartial. Le réel est « une liberté perdue dans le silence » et qui va toujours, même en notre présence, seul : « comme restent seuls les pylônes et les arbres / les bouteilles jetées au bord des routes » (p.43).

 

Ce long poème (d’un seul tenant, de 40 pages serrées) est une formidable réussite littéraire et vitale, le récit (secoué, subtil et vaillant) d’un portier de son propre destin. C’est l’étonnant Journal de juste présence d’un instituteur (son métier) respectant en soi-même l’enfant inéducable qu’il y découvre, et auquel il rouvre, responsablement – parce qu’il sait avoir conquis là son expression légitime – la route.

 

« La route mange la route

et comme moi

elle est pleine de contradictions

De cela je tire une singulière expérience

Voilà sans doute le premier jour et le dernier jour de ma vie

entièrement mêlés

comme se mêlent les feuilles rouges et jaunes d’un arbre (…)

parce qu’elles tombent au fond de ma pensée

et qu’elles saluent l’homme qui passe » (p.49)

 

Marc Wetzel

 

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Christian Viguié, né en 1960 à Decazeville, est actuellement instituteur et vit près de Limoges. Parmi ses récents recueils de poésie : Limites (2016), et Damages (2020), chez Rougerie. Il est aussi essayiste, dramaturge, auteur de nouvelles et romans. Il a reçu plusieurs prix littéraires.

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A propos du rédacteur

Marc Wetzel

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.