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Rococo Notes, Fabio Viscogliosi (par Gilles Cervera)

Ecrit par Gilles Cervera le 07.07.26 dans La Une CED, Actes Sud, Les Chroniques, Les Livres

rococo notes, fabio viscogliosi, actes sud, 251 pp, 26€

Rococo Notes, Fabio Viscogliosi (par Gilles Cervera)

Caféine et dons d’âne

L’auteur sait que son patronyme ne reste pas dans les mémoires si facilement : Où que j’aille en France, le mien m’a longtemps posé problème. Trop bizarre, trop compliqué, on le raccourcissait ou l’écorchait sans cesse, me souhaitant bon courage dans la vie, avec un nom pareil.

Retenez-le, apprenez-le, relisez-le à l’orée de ce papier consacré aux Rococo Notes de Fabio Viscogliosi. Répétons : Vis co gli o si !

L’auteur touche sa bille, a toutes les cordes à son arc, tous les claviers sous les doigts, toutes les palettes aux yeux. Si la littérature est swing, son livre l’est, et ce, depuis un certain temps ! L’âge est là, il ne nous cache rien : Avec l’âge, ma main s’est mise à trembler. Plus ou moins selon les heures. « Tremblement essentiel », disent les spécialistes, comme s’il s’agissait de rappeler que la ligne droite n’existe jamais vraiment.

Simple comme un trait ou un rapport de son et d’échelle : En fin de compte, la réalité est-elle autre chose qu’un rapport d’échelle ?

D’où, invisible ici, trouvable à la page 236 de ROCOCO NOTES le dessin qui fait foi !

Ici tout fait foi avec le dessin car il est possible qu’entre mot, chose et représentation, il n’y ait que l’épaisseur du fil !

Le livre de Viscogliosi est de quelle espèce ? De quel espace ? Livre illustré ? Livre dessiné ? Autobiographique ? Non, déjà dit : swing !

On le sait car l’auteur est musicien, il tape, il tord, il dessine et son livre est une belle trouvaille ! Publié chez Actes Sud cette année 2026, il faut y courir pour sourire d’un autoportrait en forme d’âne !

Ah, l’âne !

Quelle figure !

Pas celui de Stevenson ni celui de Lacan, quoique, plutôt un âne en costar-cravate, digne ou moins lorsqu’il se retrouve, dans la rue d’un film, I soliti ignori, de Mario Monicelli, (entre) faibles, minables, tricheurs, stupides, jaloux, paresseux, égarés, un peu lâches.../…jusqu’à la scène finale, lorsque les protagonistes se dispersent dans le petit matin romain et que la musique de Piero Umiliani repart de plus belle, trop joyeuse et entêtée pour être honnête. Notre homme, nous voulons dire notre âne, bras dessus-bras dessous entre chien à canotier, croco en futal crade et chat porteur de valise.

On ne lit plus assez souvent des livres illustrés.

Retour en enfance garanti !

Ou nous pourrions citer le peintre Henri Cueco qui nous y avait habitué avec ses romans de patates et ses récits en bribes et ficelles ? Ici, c’est le cas !

Dans un coq à l’âne, cas de le dire, exquis, qui ne fait pas cadavre exquis car le passage d’une bribe à une autre bribe tient son sens d’un mot, d’un son ou, comme en jazz, d’une variation. Qui a lu/vu feu Cueco, l’a entendu jadis aux Papous dans la tête, célèbre émission dominicale de France-Culture (nostalgie !), s’attendrait dans Rococo Notes à vouloir tout retenir, tenter de tout répéter ! En vain !

Car la sorte d’oulipien d’entre Rhône et Saône est une mine (de crayon).

Son stylo est stellaire, non, spatial : Au cours du voyage, sanglé sur son fauteuil, le Dr Heywood R Floyd s’est assoupi et son bras flotte en apesanteur, de même que son stylo qui en a profité pour s’échapper et exécute de gracieux loopings près de lui (un stylo de la marque Parker avec de petits hublots incrustés, créé spécialement pour le film). Cf L’odyssée de l’espace. Il y a du Georges Pérec chez cet auteur des formes et des courbes, des traits et des sons, des pédales de piano (McCartney) et des loopings réalisées, en vrai de vrai, sur le papier.

En vrai, sur le papier : la cabane de Chaplin, oblique et dans le vide. Page 181.

Page 165 : La Dame à l’ombrelle de Jean Dubuffet.

Page 200 : Tranches de bûches. Entre James Ensor et l’amoncellement (qui) crée une forme seconde, aléatoire et modulaire, une sculpture née du hasard de la rencontre. Plus jamais nul ne regardera son tas de bois de la même façon.

Être moins âne s’apprend en lisant et par conséquent, en coupant du bois !

Viscogliosi a tout regardé, tout dessiné, tout extrapolé à partir de l’âne, la figure de toutes les origines et prêtes à toutes les pensées, sauf la plus commune, sauf les banalités, dont les âneries.

Viscogliosi est plus malin !

Son livre est de clous, de marteaux, d’égoïne et de père qui manque, dont l’atelier est dans le filigrane, parfois plain-chant. C’est un livre de chaise en paille (Vincent), de scie interrompue dans son acte de scier. Le père n’y est pas revenu, ni la mère, happés l’un et l’autre dans le terrible incendie du tunnel du Mont-Blanc en mars 1999.

Fabio écrit.

Fabio dessine.

Fabio remémore.

Fabio chante et joue de tous les instruments.

Il signe un singulier objet, un livre à lire de moins 7 à plus 700 ans ! In aeternam ou quasi, en sirotant un café, ce qui nous va à ravir ! Un serré toutes les deux heures svp, mais pas pour lui qui a dû stopper sur conseil de son cardiologue. Pas le même que le mien, ouf. Quant au choix, bah, ce n’est pas une question qui se pose entre la cafetière d’Aldo Rossi ou une Bialetti ! Faute de siroter, notre âne compense, écrit et/ou dessine des cafetières. Contrairement à d’autres objets usuels, la cafetière italienne a fièrement résisté au progrès galopant, conservant l’apparence archaïque de sa machinerie, quelque part entre la machine à vapeur et le sablier. Elle matérialise le passage du temps comme à rebours, du bas vers le haut.

Sûr que Viscogliosi connaissait ma mère ! Il a traduit et dessiné ce qu’elle me répétait au risque de me lasser ! C’était ma mère !

Pas lui. C’est un auteur !


Gilles Cervera


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A propos du rédacteur

Gilles Cervera

 

Gilles Cervera vit entre Bretagne et Languedoc.

Instituteur, psychanalyste,

Auteur de :

L'enfant du monde et Deux frères aux éditions Vagamundo

Les Mourettes, Pension(s) aux éditions Un ange passe

Pour les enfants aux éditions Un ange passe