Retour au nous végétal, Dominique Sampiero (par Didier Ayres)
Retour au nous végétal, Dominique Sampiero, gravures, Dominique Kermène, éd. de Corlevour, 110p., 2025, 18€
Monde agreste
Tout d’abord le recueil, dès son premier acte, nous parle de Dasein ; d’un « être-là » au monde, une habitation de poète dans le monde. Ici, le monde est agreste, campagnard, végétal et villageois. C’est le livre de la coexistence de la poésie et du paysage, lequel n’est pas conçu comme un tableau, mais comme une entité vivante, meuble, qui naît au sein du langage, dans l’intériorité du poète. Cette campagne n’a rien d’extérieur, elle s’arc-boute dans une langue légèrement lyrique, ce qui veut dire qu’elle agrandit le domaine de l’être, lui donne une ouverture plus grande vers l’abîme intérieur.
Les jours de grand froid, le corps rode en pensée dans le labyrinthe pur-argent des longues marches, le dos cassé sous le poids du silence dans l’ici, chair fendue par les courbatures d’une solitude casanière, vertèbres soudées à la pierre de touche de notre amour.
L’arrière-fond du poème est un milieu, un isotope métaphysique où la mort ne termine rien, mais existe comme souvenir. Et comme l’écrit Jean Malrieu, cité en exergue : Nous ne sommes pas de ceux qui meurent.
J’ai connu avec précision l’état de contemplation presque morbide de la campagne, dont je garde surtout la lumière, une lumière dorée, jaune, feutrée, épaisse presque. En tout cas, sujette à voir défiler les âmes mortes. Je sais aussi qu’il y a violence dans cette vision champêtre, à cause du silence, sorte de défi au for intérieur ; silence si puissant, si écrasant, si bruyant encore, qu’il devient couleur, présence, langage, écho. Le poème de Dominique Sampiero est de cette teneur. Ce monde matériel du néant (si l’on accepte que le silence soit néant) est la force physique d’une métaphysique.
Nous admettons que nous ne sommes pas seuls. Chacun ici le connaît. C’est l’héritage du ciel dans la chair.
Il ne s’agit pas tout à fait d’un paysage, mais davantage d’un pays. Ce monde végétal, tel une demeure, est soufflé, se propage, se diffuse dans l’être, dans le Dasein.
Le paysage se vit comme le frelon d’un héritage. D’années en années, accord tacite des ouvriers du ciel et des saisons, les fermiers rapiècent, raccommodent la vieille route avec des cataplasmes de macadam.
Disparition, raréfaction du temps, alors qu’en même temps, le passage des saisons reste le plus fort, saisons qui touchent au paysage, à la nature environnante, pour une durée à la fois sentie et absente, là et ailleurs, dedans et dehors, conduisant inéluctablement comme toute chose vers la mort (la sienne propre, celle d’un voisin, d’un mineur de fond). La nature se veut actrice d’une prière.
En fin de compte, nous nous trouvons dans un monde codé et reconnaissable, mais aussi dans un univers poétique, livré à l’étrangeté, à du familier qui se fictionnalise et ainsi devient étrange. Qui sont ces aveuglés par exemple ? Il faut dire également un mot des gravures qui accompagnent le livre. Elles forment un peu une image des textes, c’est-à-dire constituée du crissement du burin ou de la gouge sur la gravure dont le geste griffe et détoure. Images, noir sur blanc, sèches, empreintes lithiques et abstraites. On pourrait penser à des Pecopteris, des fougères fossilisées. Ainsi se referme le livre.
Didier Ayres
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