Radieuses, Rachel Rita Cohen & Patricia Ryckewaert (par Murielle Compère-Demarcy)
radieuses, Rachel rita cohen & patricia ryckewaert éditions chèvrefeuille étoilée (2026)
radieuses : le soleil comme insurrection
Il est des livres à deux voix qui chantent pourtant à l’unisson. Radieuses, de Rachel Rita Cohen et Patricia Ryckewaert, appartient à cette rare famille où la correspondance devient poème, l’amitié territoire d’écriture, et la parole adressée ouverture plutôt que réponse.
Dès les premières pages, Rachel Rita Cohen annonce le geste fondateur : elle « glisse (son) poème dans » celui de sa complice. Tout est là : non pas écrire à côté, mais écrire dedans. Le poème devient demeure commune, traversée de mémoires, de blessures et d’éblouissements.
Patricia Ryckewaert s’avance alors vers son amie pour « cueillir la rose des sables / vents du Caire enfouis / dans ta mémoire ». Rachel répond : « Je t’entends / Je te vois / Dans le Delta / Gange du Nil / Radieuse ». Les mots ne circulent pas entre elles : ils rayonnent. Les souvenirs personnels s’élèvent dans une langue qui délaisse le récit pour l’essor poétique.
Car Radieuses est avant tout un livre de la joie. Non pas une joie décorative, mais une joie conquise. Une joie de résistance, capable de survivre aux brèches existentielles et de tenir tête aux assauts du réel.
Le soleil n’y est jamais un décor. Il agit comme une force de relèvement. Les deux poètes connaissent la douleur, ses silences et ses chambres obscures. Pourtant, elles choisissent l’élan. Lorsque Patricia écrit qu’elle « fait la morte », Rachel répond : « Je fais la survivante ». Peut-être tout le livre tient-il dans cette réplique : porter la blessure sans lui céder le royaume.
Cette traversée devient aussi un manifeste discret de liberté féminine. « Nous sommes / de celles qui s’avancent », écrivent-elles. On entend dans ces vers une sororité combattante, une manière d’habiter le monde sans courber l’échine.
Leur parole possède quelque chose de l’arbre à palabres. Sous son ombre hospitalière, elles échangent souvenirs, lectures et visions. Dans une apparente simplicité, elles ouvrent des gouffres et des constellations. Leur poésie n’est jamais décorative : elle fore, creuse et cherche l’eau sous la pierre.
Et puis il y a Duras, présence tutélaire de cette traversée. Les poètes dialoguent avec elle comme avec une sœur de langue et d’insoumission. Elles la convoquent, l’interrogent, parfois la contredisent. Cette capacité à accueillir la divergence sans rompre l’accord constitue l’une des grandes réussites du livre.
Ainsi avance Radieuses : par échos, reprises et déplacements lumineux. La langue y possède une saveur d’Orient et de Méditerranée. On y respire Le Caire, Palerme, les villes rêvées et les géographies du cœur. Des « bouquets de soleil » et des « linges au vent » traversent les pages, aiguisant l’appétit de vivre.
Avec leur « blessure vive / comme un feu indompté », Rachel Rita Cohen et Patricia Ryckewaert rallument une lumière née du partage, de l’amitié et de la confiance accordée au poème. Radieuses avance vers l’inconnu sans renoncer à la ferveur. Il transforme l’absence en présence, la mémoire en mouvement, la douleur en chant.
On en sort plus vivant.
© Murielle Compère-Demarcy (MCDem.)
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