Quelqu’un comme nous, Dinaw Mangestu (par Gilles Cervera)
Quelqu’un comme nous, Dinaw Mangestu, éd Albin Michel, 337 pp, 21€90
Labyrinthe tordant
Et si chaque exilé était un labyrinthe. Son incarnation.
Entrez dedans, fil d’Ariane d’écriture à tenir fin entre les doigts en lisant Quelqu’un comme nous de Dinaw Mengestu.
Chaque exil témoigne d’une force inouïe, d’une certaine mélancolie aussi bref d’une somme incalculable de romans à écrire.
L’auteur entre dans la Collection Terres d’Amériques aux éditions Albin Michel.
Né en Ethiopie, Dinaw Mangestu est un exilé. Et généralisons, donc exagérons, donc contrevéritons, l’exilé renouvelle tout, y compris la manière de voir, de se voir, d’écrire, de s’écrire.
Quelqu’un comme nous est donc ce labyrinthe incarné, vivant, dans le temps autant que dans l’espace.
Le narrateur est père d’un jeune enfant resté en France avec sa jeune épouse, Hannah. Il prend l’avion pour retrouver sa mère et sans doute Samuel. Le narrateur, dit Mamush, est journaliste. Samuel est à peu de chose près son beau-père, chauffeur de taxi, toxico qui sort et entre en prison. Recommençons : le narrateur est prétendu journaliste par Samuel qui est plus ou moins son beau-père, lequel écrit un livre à ses heures perdues en dictant au narrateur le livre qu’on est train de lire. Ça va ? Un chauffeur de taxi dans un pays si lointain que l’auteur nous dit mort, décédé, parti, à la première ligne : J’ai appris la mort de Samuel deux jours avant Noël, alors que je venais de franchir la porte de la nouvelle maison de ma mère. Le reste est leurs quatre vies tressées, la mère, le fils, Samuel, l’enfant et Hannah. Et singulièrement cette perte de Samuel. Son exil intérieur, alcool, drogues et taxi.
Traverser le nouveau pays avec la carte mentale de l’ancien, ce pourrait être l’aporie romanesque à laquelle Mengestu s’attelle.
Une histoire d’aujourd’hui et surtout des demains qui enchantent moins que plus. Comment être soi ? Comment être son double ou son propre exil de soi ! Comment résister au passé ?
« Alors quoi, on fait comme s’il n’était rien arrivé ?
- Non. On fait comme si ce qui est arrivé ne nous était pas arrivé à nous. Mais à une autre version de nous.
Un pas-nous dont nous ne savions pas qu’il existait, et maintenant nous savons. »
Et, juste après :
Pendant qu’on attendait le taxi qui devait me conduire à l’aéroport, Hannah m’a demandé : « à qui tout ça est en train d’arriver ? Est-ce toi qui t’en vas, ou dois-je croire de faire semblant que tu es quelqu’un d’autre ?
- Personne ne s’en va », ai-je répondu.
- Elle a désigné la valise à mes pieds : « Tu n’as pas la moindre idée de ce que tu fais, n’est-ce pas ? »
Le monde est américain en mode éthiopien. C’est-à-dire vu à travers cette optique transformante, cette lentille dure et souple de l’éloignement, cette nostalgie, aussi cette présence et ce qui change entre l’Amérique d’arrivée et celle d’aujourd’hui. On ne parle pas de l’ICE, notez.
« Un jour, un cousin à moi a reçu une contravention, m’a-t-il raconté cet après-midi-là. Il est allé la payer comme tout bon citoyen. Au bureau des amendes, ils lui ont demandé son permis de conduire. Il a dit qu’il ne l’avait pas sur lui. Il était venu de chez lui en bus. Ils lui ont demandé son adresse. Il leur a donné. Ils ont dit qu’il y avait un mandat d’arrêt contre un individu habitant à cette même adresse, quelqu’un dont il n’avait jamais entendu parler. Il leur a dit que ce n’était pas lui. Ils ont dit : qu’est-ce qui nous le prouve ? Vous n’avez pas de papier d’identité sur vous. Et ils l’ont arrêté. Deux jours plus tard, il était au Kenya. »
Restons en littérature, que nous n’avons pas quittée, car ce livre en est, puissant comme un souffle d’idées et d’agencements temporels : « On reste là à parler, parler et parler à n’en plus finir, et rien de ce qu’on dit n’est vrai. Si tu veux devenir écrivain, Mamush, viens plus souvent aux enterrements. C’est magnifique, tout ce qu’on est capable d’inventer. »
L’enterrement comme apprentissage fictionnel ! On s’en raconte à ce moment-là et sans doute pas qu’en Ethiopie américaine.
Sans doute est-ce le moment précis, les obsèques, l’instant du roman.
La vie est stoppée, le récit commence, tordant, tordu, labyrinthique et réaliste.
La maladie, c’est avant la mort. Quand la vie roule à fond entre deux États la nuit, deux états d’anxiété, d’ébriété, d’ivresse, ou de peur : « Vous savez, dans notre culture il existe toutes sortes de maladies. Quand quelque chose ne va pas, notre premier réflexe est d’aller à l’église. On va voir le prêtre et on lui dit où on a mal… /… On rentre chez nous et on prie, quatre, cinq, dix fois par jour. Bientôt, on se sent de nouveau beaucoup mieux. Mais au bout de deux ou trois semaines le mal revient. Cette fois on sait quel est le problème. C’est nous. Nous ne sommes pas malades. C’est nous la maladie.
Le livre est rempli d’humour. L’exil donne à expérimenter cette distance par rapport à ici et par rapport à là-bas. Le livre passe d’une temporalité à l’autre par glissement doux et enchanteur, progressif et quasi invisible. Une leçon de style versus travelling ! De la petite enfance du narrateur à celle de l’enfant du narrateur, des retours de la mère de la prison à l’épicier à qui elle a confié son fils pendant la visite, lequel épicier se masturbe en regardant l’enfant interdit dans les yeux.
Le lecteur se perd dans le labyrinthe. C’est bien normal d’être un peu baladé. C’est même un régal de se laisser haler dans un monde tellement réel que l’écriture ne réduit pas : « Quand je suis arrivé en Amérique, ta mère m’a donné un plan de Chicago et m’a indiqué les quartiers dans lesquels je ne devrais jamais m’aventurer. Je lui ai répondu que sa situation d’immigrée l’avait rendue paranoïaque. On est dans un pays libre ! J’ai le droit d’aller où je veux ! Elle m’a répondu que j’avais tort de voir les choses ainsi. Il faut avoir de l’argent pour pouvoir se permettre de penser de cette façon m’a-elle dit. »
Le livre est, contre toute attente, illustré de quelques photos ordinaires ou de famille. Elles sont si rares et grisoutes qu’on les interroge comme autre chose qu’une illustration. Des balises. Des points de raccordement au réel.
Le labyrinthe du réel !
Notez que Samuel est chauffeur de taxi. Qu’il entre et sort de prison. Ce n’est pas le beau-père de Mamush, le narrateur. Mais le lien qui les lie vient de loin, et passe par l’écriture. Seulement cela est sûr.
Le reste est donc littérature, c’est-à-dire plusieurs temps en même temps et plusieurs lieux au même endroit :
- Ça vaut pour tous, Mamush. Tu le sais bien. Que t’avait enseigné ce professeur déjà ? On se trouve en permanence dans plusieurs lieux à la fois.
Je défie lectrices ou lecteurs de ce papier de n’avoir en le lisant pris le temps de plusieurs tangentes ! Hep, revenez de l’Ohio éthiopien, ou de Paris, s’il vous plait, lisez Mangestu !
Gilles Cervera
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