Quarantaine, Jean-Pierre Otte suivi de Quelques érotiques (par Marc Wetzel)
Quarantaine, Jean-Pierre OTTE suivi de Quelques érotiques, Editions Sans escale, avril 2026, 91 pages, 15€
L'incipit de ce petit livre dit exactement ce qui va s'y penser :
"Constate-le, cet état de non-présence. Nous n'habitons plus que des habitudes, plis, replis, chiffonnades et faux-replis, où logent des espoirs imposteurs. Le temps, tant qu'il est encore temps, est venu de se défaire de ses mauvais plis"
Les poètes moralistes nous agacent par principe, car le lyrisme sermonneur paraît le comble de la prétention et du grotesque : qui sont-ils, se hérisse-t-on, pour venir nous chanter des conseils qu'ils nous jugent incapables de nous donner à nous-mêmes ; et, d'ailleurs, à quoi bon faire chanter la langue pour juste inciter notre âme à mieux tenir la sienne ? Voilà ce qui, bien à tort, nous irrite : leur triple rappel (et Jean-Pierre Otte, homme probe et rigoureux, ne s'en prive pas !) qu'une âme n'a de noble que ses efforts, que l'authenticité se mérite, et qu'enfin la possession de la raison n'est pas gratuite (la lucidité, malgré parfois ses grands airs, est toujours d'abord l'humble vœu de s'acquitter personnellement de l'inévitable loyer de la raison en nous) est salubre et intègre.
Et c'est ici un moraliste, en effet, qui par exemple constate que "c'est le temps des esprits malfamés, des âmes en ruine que l'actualité torture, que le passé exaspère, que le futur désespère" (p.27), ou qui estime que "tout rêve a son revers et le malheur macère" (p.24), ou encore s'avoue : "À la fin tu es las de ce monde malade" (p.31). Qui d'autre qu'un pur moraliste, d'ailleurs, s'imposerait, résolument, quarantaine ?
Cette "Quarantaine" est une oeuvre de poésie spirituelle. "Poésie" puisqu'il y a bien ici "quarante" ... rondeaux (chacun : treize vers, un motif initial deux fois repris, un thème précis qu'on note, déploie et boucle). "Spirituelle" parce qu'y est observée, littéralement, une quarantaine de l'esprit : un exercice de retrait, une mise à l'écart des occupations et motifs ordinaires, une sorte de détachement sanitaire à l'égard de l'Occupation numérico-coachable de nos encéphales. Le temps quotidien est ici suspendu, un "confinement" est en cours, une attente significative naît d'un délai qu'on s'impose.
Attente moins religieuse, donc, que psycho-éthique : ce ne sont pas ici les quarante jours d'attente, par Noé, d'une décrue libératrice ; ni, par Moïse, de l'attente, sur le Sinaï, d'une accélérée maturation de l'Alliance ; ni, par Jésus au désert, de la débandade des tentations suprêmes. Ni même celle des quarante heures, au Sépulcre, nécessaires à mettre une mort à mort. Non : c'est une plus commune séquence de purification de la conduite, sûrement, du destin, peut-être. Visant explicitement, comme le fait l'auteur, l'égalité d'âme, l'acceptation loyale, le recouvrement d'une réelle présence d'esprit, une sobriété vraie et souveraine, quelque chose comme : répudier "l'endroit" grégaire et subi des choses pour aller s'assurer compagnonnage de et dans leur face cachée. Oui, c'est ici l'aventure d'une suspension de l'inauthenticité propre, par une mise à l'écart disciplinée de soi, et la poétique rédaction de consignes de présence juste.
Sauf que cette "quarantaine" (fièrement modeste, noblement banale) a des caractéristiques surprenantes : elle est autonome (et non à soi imposée) ; elle est chanceuse - "opportune", dit le poète - (et non, comme les quarantaines normales, disgracieux exil ou méfiante relégation) ; elle est enfin généreuse, quasi-conviviale (elle entend bien ne pas atteindre le meilleur seule, et s'espère partagée, hospitalière, concertante - comme le sont les quelques textes érotiques qui la suivent ici). C'est la quarantaine d'une transgression (mais intérieure !) et d'un franchissement de frontière (mais pour aller habiter son meilleur). Et ces quarante rondeaux sont tous, un à un, de singuliers chants de consignes : courtes odes qui, comme les "consignes" de juste présence qu'elles énoncent, sont à la fois témoignages et exigences. Témoignages d'une assurance qui se cherche, exigences d'une sauvegarde qui se trouve. Comme l'est parfaitement ce rondeau-ci (Rancœur, p.13) :
"Autrefois on chantait, aujourd'hui on renâcle.
C'est le temps de la rancœur et de la canaillerie.
Infortunes, rancunes et amertumes sont
liées à des mémoires d'injustices et de désillusions.
Les oiseaux ne sont plus qu'en ombres
dans nos propres vies qu'on nous vole.
Autrefois on chantait, aujourd'hui on renâcle.
C'est le temps de la rancœur et de la canaillerie.
Supplantés, nous achevons de nous supplanter
mutuellement, la chair pétrie d'un esprit mis
en place du nôtre et de ces envies qu'on
nous invente au siècle des rivières captives.
Autrefois on chantait, aujourd'hui on renâcle"
Ce poète moraliste est, bien sûr, un intellectuel, un manieur (et peut-être un marieur) d'idées. Mais il l'est ici, comme de juste, par ailleurs seulement : l'intellectualité paraît dans le seul bâti des formules, dans la dense justesse des caractérisations. La "régression" est par exemple décrite comme "recul au fond des miroirs déformants" (p.44) ; la lassitude comme l'usure du séjour en nous-même, le sentiment de "se retrouver sans présence dans ses regards et ses gestes" (p.31) ; le "recueillement" est entrer découvrir ceci : "au creuset de l'être, il reste un pays étrange" (p.21) ; la méditation consiste à passer dans l'ombre du langage pour "faire revenir les lumières sur les reliefs sûrs" (p.22) etc. Classiquement ici, l'intelligence débusque les questions (car "le présent passe sans apporter de réponse/ aux questions que nous ne nous posons pas", p.33), et la volonté élague les réponses ("Il fallait se sauvegarder, se séparer, se soustraire,/ trancher à vif la part corrompue de nous-mêmes", p.20). La culture intérieure est ici, comme le veut l'étymologie, d'inspiration agricole, non seulement parce qu'il faut cultiver "les belles images que charrient les poèmes" car elles "nous expriment en nous faisant ce qu'elles expriment" (p.18), mais parce qu'il s'agit ici d'un véritable travail (et entretien) du sol pensant de l'être ! Je ne sais si Jean-Pierre Otte a lu Marc-André Selosse ou le dernier Gaspard Koenig, mais, littéralement, l'effort entrepris ici est de régénération du sol de l'âme ! C'est en effet à elle, l'âme, comme sur un sol terrestre, de décomposer ses propres déchets et cadavres, de recycler sa propre pourriture, afin de libérer les plus petits éléments dont elle pourra à nouveau se nourrir par les racines et "ré-apprivoiser" (p.15) ensuite la lumière du vrai dont s'inspirer.
Mais si l'âme est une belle chose (qui, comme toutes les belles choses, se mérite), le pilote (puisqu'il est incarné ou rien) est toujours à bord d'un corps, corps dont Jean-Pierre Otte dit précisément ceci :
"Le corps est l'endroit provisoire
du séjour en soi-même, où l'on recouvre
et conserve la densité consciente du présent" (p.46)
Restait alors à faire se rencontrer de tels corps densifiés, dans la commune quarantaine de leur nudité : "Quelques érotiques" vient là, vingt-sept poèmes d'une excitante (mais aussi bouleversante) teneur, car deux amants s'y donnent mutuellement intelligence. Dans deux livres récents ("L'intimité merveilleuse" et "Mes anticorps"), Otte proposait déjà consignes d'une sorte de reprise authentique de soi : "n'être pas son propre ennemi", avoir l'élégance de bien vouloir "redevenir seul", "rejeter hors de soi tout cela qui en nous veut mourir", "fermer les yeux pour faire partie de l'image", "laisser la porte ouverte en partant", "s'assurer d'avoir en soi un refuge certain" ... qui, étonnamment transposés ici dans l'acte amoureux, valent alors pour merveilleuse intimité, et rédaction d'un étonnant "Nos anticorps". On va le voir : ici, malgré l'excès naturel des mimiques et des gestes, une constante ascèse de l'attention croisée veille. La grâce même se travaille. Et tous les détails du mystère sont co-signés :
"Les voilà en position dite "assis en écureuil"
à la faveur de laquelle, proches à se toucher,
ils en viennent à se frôler, s'effleurer,
se humer, se retracer les contours,
pour finir par s'embrasser véritablement
en se pinçant et se tripotant aimablement.
Ces préliminaires s'éternisent, jusqu'à ce que,
soudainement, à un instant que l'on ne peut prévoir,
elle marque ouvertement son accord,
se tournant assez fièrement, les reins cambrés,
exposant bien ses parties fines, et signant
son assentiment par une légère émission d'urine.
Il n'en faut pas davantage à l'amant
pour se produire de quelques longues secousses,
qui font comme un chapelet d'éclats blancs
dans le ciel de lit de leur troublante aventure" (p.69)
Ici, deux animalités s'apprivoisent, varient leurs reliefs et directions avec leurs positions, apprennent ensemble une liberté que l'étroite perfection des pulsions empêchait, échafaudent le timing de leur propre compatibilité, assistent directement à la co-évolution de leurs affinités (qui rend les désirs mystérieux à eux-mêmes, et prenant présence à leur respective résolution). Ce qui est superbement exprimé et compris dans cette fin du livre est l'entre-familiarité animale que l'acte amoureux constitue et dépasse. C'est que dans l'étreinte véritable, tout corps redevient anonyme, et (comme on lisait dans "L'immunité merveilleuse", p.44) "l'anonymat garantit l'authenticité/ lorsqu'on s'éprouve en vie dans la vie". Le même livre notait (p.22) : "La terre, dit-on, est la chair d'un dieu disparu" ; la chair est ici la terre de deux êtres s'entre-apparaissant, oui, se confiant leur pleine apparition.
Marc Wetzel
Jean-Pierre Otte, né dans les Ardennes belges en 1949. Depuis 1984, il réside sur un causse du Lot, entouré d'animaux familiers. Une oeuvre variée et profonde, une personnalité fine et souveraine, une constante célébration du plaisir d'exister. L'immunité merveilleuse est publiée (2024) déjà aux éditions "Sans Escale". Mes anticorps (2023) aux éditions "Le temps qu'il fait". Un auteur qu'il faut prendre le temps de lire.
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