Projet Dernière Chance, Andy Weir (par Didier Smal)
Projet Dernière Chance, Andy Weir, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nenad Savic, Ed. Bragelonne, mars 2026, 600 pages, 9,95 €
La presse dans son ensemble célèbre l’adaptation cinématographique de Projet Dernière Chance par Phil Lord et Christopher Miller, avec Ryan Gosling en tête d’affiche ; très bien, mais on reste libre de se faire son propre cinéma en cours de lecture, surtout si le roman est d’aussi bonne facture que celui signé Andy Weir, son troisième après Seul sur Mars (porté lui aussi à l’écran) et Artémis.
De bonne facture, il l’est grâce à son dispositif narratif : l’essentiel de l’action se déroule dans le vaisseau Dernière Chance, où se réveille un Ryland Grace comateux et à qui la mémoire revient peu à peu, d’où des flashbacks arrivant toujours à point nommé pour expliquer la raison de telle émotion ou la connaissance de telle technique, la possession de tel savoir.
Au fil des vingt-neuf chapitres se déroulant dans l’espace (un trentième, conclusif et très beau, se déroule ailleurs), on progresse ainsi aux côtés de Grace, n’en sachant jamais plus que lui, doutant avec lui, développant notre compréhension de l’univers dans lequel il se trouve en même temps que lui, frémissant avec lui de la moindre possibilité d’accident voire d’échec de la mission – et tout cela génère bien évidemment et avec une grande intelligence une empathie absolue avec cet homme perdu, seul (le reste de l’équipage a succombé au coma induit pour la durée du voyage effectif), à douze années-lumière de la Terre, dans le système de Tau Ceti.
Pourquoi Tau Ceti ? Car cette étoile, relativement proche de Sol, notre étoile à nous, est la plus proche à ne pas être infecté par des astrophages, des micro-organismes qui, comme l’indique leur nom, mangent littéralement les étoiles grâce à un processus d’échanges énergétiques décrits avec un fort accent réaliste par Weir – car Projet Dernière Chance appartient au sous-genre de la science-fiction appelé « hard science », celui dont les éléments narratifs reposent le plus sur la plausibilité scientifique. En films, ça donne de Bienvenue à Gattaca à Interstellar ; en récits écrits, nouvelles ou romans, ça donne la Trilogie Martienne de Kim Stanley Robinson ou Le Problème à Trois Corps de Liu Cixin. En bon français, des histoires qui, si elles ne nécessitent pas du spectateur ou du lecteur des connaissances scientifiques poussées, ne peuvent être appréciées qu’avec un minimum de notions en biologie, en chimie et/ou en physique. Pour Projet Dernière Chance, ce sont les trois – vous prendrez bien un rien de relativité restreinte pour expliquer que le voyage a duré quatre années et huit mois pour Ryland Grace mais qu’il est parti depuis treize ans de la Terre ?
Mais que nul ne se fasse de mauvais sang : toute notion est expliquée de façon très pédagogique (normal, avant de se retrouver parmi l’équipage du Dernière Chance, Ryland Grace, le personnage-narrateur, enseignait les sciences à de jeunes enfants, et c’est un moyen pour Weir de faire habilement, et parfois sur un ton léger voire plaisant, passer la pilule scientifique), et à moins de faire preuve de très mauvaise volonté, on comprend tout. D’autant mieux que le cœur de l’histoire, celle d’une tentative désespérée de sauver la Terre en tâchant de comprendre pourquoi Tau Ceti n’est pas en train de s’éteindre à cause de l’invasion d’astrophages, est surtout celle d’un homme et d’un extraterrestre en provenance de la planète 40 Eridani, qui se rencontrent dans la quête de la réponse au même problème, en orbite autour de la même étoile. C’est une histoire d’acclimatation culturelle, de rencontre entre des atmosphères et des pressions atmosphériques très différentes auxquelles correspondent une appréhension spécifique du monde environnant, des langages aux expressions sonores à décrypter de part et d’autre, avec beauté et désir, plus un rapport au monde sensible à comprendre étant donné les sens disponibles (les Éridiens sont ainsi aveugles, faute de lumière sur leur planète, et la solution trouvée pour faire comprendre à Rocky, le surnom donné par Grace à son compagnon d’infortune, la différence entre les couleurs, est à la fois géniale et émouvante).
Ce roman est en fait une ode à la rencontre de l’Autre, avec les maladresses de cette rencontre, ses bricolages, au figuré comme au propre (Rocky est un ingénieur ; Grace est un scientifique – la rencontre permet des échanges intenses et de purs moments de plaisir pour le lecteur), sa volonté d’accepter et apprendre afin de se dépasser et survivre, voire vivre ; une ode à l’amitié entre les peuples ? Oui, certainement : comment se rencontrer véritablement et ainsi surmonter une difficulté potentiellement mortifère. Ça pourrait donner un récit un peu à l’eau de rose, un rien moralisateur – Weir échappe à ce double écueil. C’est une histoire d’amitié, point-barre. Marquée au sceau de l’humour (Stratt, la coordinatrice du projet sur Terre, est un élément humoristique aussi involontaire que fabuleux, elle qui a les pleins pouvoirs et le fait sentir à chaque instant, et on ne peut par ailleurs que sourire à phrase telle que celle-ci : « Le Dernière Chance semble tout droit sorti d’un roman de Robert A. Heinlein. Coque argentée et lisse, nez en cône affûté. »), d’une intelligence redoutable dans ses hypothèses scientifiques (l’idée des astrophages, géniale même si terrifiante, celle de leurs prédateurs, les taumibes, ou encore la xénonite, ce super-matériau d’origine éridienne), l’histoire racontée par Weir dépasse le cadre strict de la science-fiction pour devenir au fond, comme tout bon roman de SF ou de fantasy, une histoire sur l’Homme, en particulier ce qu’il devient quand il décide de dépasser ses propres limites, juste dans un cadre hypothétique. Mais l’est-il vraiment ?...
Didier Smal
Andy Weir (1972) est un auteur américain de science-fiction ; il a rencontré le succès dès son premier roman, Seul sur Mars, porté à l’écran en 2015.
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