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Pour le centenaire de Jean Sénac (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham 04.02.26 dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques

Pour le centenaire de Jean Sénac (par Patrick Abraham)

 

En cet hiver 2026, puisque nous allons célébrer, le 29 novembre prochain, le centenaire de sa naissance, et puisqu’il faut sans cesse raviver les mémoires oublieuses, lisons ou relisons Jean Sénac, assassiné à Alger, rue Élisée-Reclus, dans la nuit du 29 au 30 août 1973.

Lisons la belle, l’indispensable biographie de Bernard Mazo publiée par les Éditions du Seuil en 2013, au titre si éloquent, Jean Sénac, Poète et martyr. Lisons les Œuvres poétiques, hélas incomplètes, publiées par Actes Sud en 1999 et, parce qu’épuisées, rééditées en 2019. Lisons les « carnets, notes et réflexions, 1942-1973 » publiés par Guy Dugas, toujours au Seuil, en 2023, sous le titre Un cri que le soleil dévore – c’est bien sûr un vers de Sénac qu’a choisi Dugas comme étendard, comme résumé brutal, lumineux d’un parcours.

Lisons l’avant-propos de René de Ceccatty à la biographie de Mazo où il nous rappelle quel silence plein d’inconfort a accompagné, en septembre 1973, parmi l’intelligentsia de gauche, l’annonce de l’assassinat de Sénac : rien de mauvais, rien d’obscur, dix ans après l’indépendance, ne pouvant venir de la jeune République algérienne, il fallait qu’on parle le moins possible de cette mort dérangeante, aussi atroce que celle de Lorca et de Pasolini ; oui, il fallait que rien ne conteste la version officielle qualifiant le meurtre de « crime crapuleux » - crime crapuleux si singulier qu’un suspect, arrêté presque aussitôt, a presque aussitôt été relâché et qu’aujourd’hui encore l’assassin, ou plus probablement les assassins de Sénac n’ont pas été désignés, n’ont pas été condamnés. Un proche ami de Sénac, Serge Tamagnot, comme le souligne Ceccatty, a lui-même été victime d’une violente agression en août 1974 alors qu’il cherchait à Paris des soutiens pour inciter le pouvoir algérien à relancer l’enquête et avait créé à cet effet, avec Françoise d’Eaubonne, un « Comité Sénac » qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’a pas eu beaucoup d’écho.


Lisons la postface aux Œuvres poétiques de Hamid Nacer-Khodja, autre ami proche de Sénac, et disciple, qui retrace avec clarté, avec précision le trajet du poète, de ses débuts où l’influence de Char est peut-être encore trop pesante aux grands poèmes de la maturité (maturité si courte hélas) pour la plupart posthumes, aux grands poèmes des années amères de la postindépendance où une langue est trouvée, où par le bousculement de la syntaxe, par le heurt des rythmes, par des néologismes, Sénac devient enfin ce qu’il était, ce qu’il était voué à être : l’un des plus émouvants, l’un des plus amples, l’un des plus audacieux poètes francophones de la deuxième moitié du vingtième siècle. Francophone, Sénac ? Non, « Algérien de graphie française » comme il s’est plu à se définir, lui qui signait parfois « Yahia el Ouahrani ».

Découvrons, dans la biographie de Mazo, poète lui-même, ex-« appelé du contingent » dans les Aurès, mort d’une crise cardiaque en juillet 2012 juste après avoir signé le contrat d’édition, l’éveil de la conscience révolutionnaire de Sénac, en Algérie d’abord, ensuite lors de son plus long séjour en France de septembre 1954 à octobre 1962, son amour pour le peuple algérien dans toutes ses composantes ethniques et religieuses et son rôle primordial, par la voix, par la plume et par son adhésion clandestine à la Fédération française du F.L.N., pour que triomphe la cause révolutionnaire.

Découvrons son enthousiasme à son retour à Alger, sous la présidence de Ben Bella, et par les fonctions dont il a été honoré, par ses émissions de Radio Alger, Le poète dans la cité, devenue plus tard Poésie sur tous les fronts, par son activité inlassable de directeur de la Galerie 54, de compilateur et d’éditeur, avec quel soin il s’est acharné à mettre en lumière peintres et écrivains pour que la naissance politique de l’Algérie soit aussi une résurgence, une effervescence poétique et artistique.


Mais découvrons également dans quelle solitude il a été enfermé après le coup d’État de Boumédiène du 19 juin 1965, trahi par ceux qu’il avait aidés, perdant peu à peu et ses moyens d’expression et ses maigres ressources, jusqu’à être réduit, dans une situation de quasi-clochardisation, à se réfugier dans la « cave-vigie » peuplée de rats où on lui a fracassé le crâne et l’a lardé, comme on dit, de cinq coups de couteau. Oui, Jean Sénac, Poète et martyr. Martyr de quoi ? Non de la poésie, mais de ce qu’on fait subir aux poètes quand une chape de plomb doit recouvrir toute libre parole. N’est-ce pas, Boualem Sansal ?

Car il gênait, Jean Sénac, aussi véhément, lui, le compagnon de route des premières heures, envers les révolutionnaires de la vingt-troisième heure et les nouveaux prévaricateurs qu’il l’avait été contre les « Maîtres du Sarment », contre les gras colons armés de trique. Il gênait parce qu’il était poète, et poète au verbe haut. Rebelle aux conformismes, aux sectarismes, aux simplifications commodes. Et veilleur. Il gênait parce qu’il n’était ni musulman ni arabophone mais si épris de son pays natal, dans toutes ses composantes, qu’il a sollicité en vain l’obtention de la nationalité algérienne et qu’il aurait aimé, nous dit Bernard Mazo, quoique toujours chrétien à sa façon mais chrétien païen, amoureux des corps, de la mer et du soleil, être enterré dans un cimetière musulman. Il gênait parce que ses guides et ses modèles n’étaient ni Marx, ni Lénine, n’étaient ni Mao, ni Tito, ni Castro, mais Rimbaud, Hugo, Whitman, Verlaine, Luis Cernuda, Gabriel Celaya, Abû Nûwas. Et il gênait surtout parce qu’il était homosexuel et ne le cachait pas, ne le cachait plus.

Tant de raisons de lui fracasser le crâne, de le larder de coups de couteau, comme on dit, une nuit d’été. De le faire disparaître comme un cauchemar tenace. Comme une espérance tenace.

Découvrons combien a été brûlante son amitié pour Camus et pour Char, ses aînés protecteurs, lui, le bâtard, l’enfant sans père, et combien ont été douloureuses sa brouille puis sa rupture avec Camus quand il a compris que Camus ne s’engagerait jamais aussi loin qu’il l’exigeait, quand il a compris en décembre 1957 qu’il ne s’engagerait pas, préférant, selon une formule trop fameuse, sa « mère » à la « justice ».

Lisons donc son roman inachevé Ébauche du père qui dresse de Jeanne Comma l’Oranaise, d’origine espagnole, femme du petit peuple comme Catherine Hélène Sintès, mère courage comme elle, violée sans doute en février 1926 par un voisin, non Gitan mystérieux comme l’aurait souhaité son fils, mais coiffeur sans mystère, un portrait si fervent.

Oui, lisons ou relisons Sénac. Lisons Les Leçons d’Edgard. Lisons Matinale de mon peuple. Lisons Citoyens de beauté. Lisons Diwân du Noûn (corpoème). Lisons Le Mythe du sperme-Méditerrannée. Lisons dérisions et Vertige (trouvures). Et pour commencer avec éclat cette année 2026, année de son centenaire, lisons ou relisons « Abdallah Rimbaud (Abdoh Rinbo) », écrit « à Tipasa le 25 septembre 1970 » et dédié à Serge Tamagnot :

À Tipasa soudain me revient du Harar

Le sceau,

L’héritage de Djami,

Ton cri lorsqu’il – ou ce silenspace – te pénétrait.

Me vient

Ton nom qui n’était plus Arthur.

Enfin

Nommé ! Et Serviteur.

De plein consentement. Cerclé de sable et d’épineuses.

Puis le silence.

(Et cet ivrogne en toi sans fin qui bouge,

Secoue ses brumes, son clavecin,

Ses oiseaux dans la nuit,

Tandis que Djami t’ouvre et t’inonde te boit

T’accouche.)

Tout un désert pour lit.

La panoplie de bleu, d’urine et d’or massif.

À Tipasa tandis

Que Brahim et Samir font de cette confusion de muscles, d’os, de nerfs,

Un corps,

Me revient ton prénom qui refuse le Cycle

Augure

Insoumis

Vers Ailleurs.


Patrick Abraham

Pondichéry, Inde

Janvier 2026

 

Jean Sénac, Œuvres poétiques, Actes Sud, 1999 et 2019, 848 pages, 29 euros

Jean Sénac, Un cri que le soleil dévore, Le Seuil, 2023, 832 pages, 27 euros

Bernard Mazo, Jean Sénac, Poète et martyr, Le Seuil, 2013, 495 pages, 25 euros



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