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Portrait craché, Jean-Claude Pirotte

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 07.03.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Poésie, Le Cherche-Midi

Portrait craché, 191 pages, 16,50 €

Ecrivain(s): Jean-Claude Pirotte Edition: Le Cherche-Midi

Portrait craché, Jean-Claude Pirotte

 

Un homme attablé. À son bureau. Sans la mer qui, habituellement, lui ouvre la perspective et l’enroule dans ses ressacs. Un homme seul et malade. Soutenu par sa bibliothèque. Accroché aux mots – aux sot-l’y-laisse – ; rattrapé par ses désillusions (« Il s’est cru poète, longtemps, mais ne s’accommode plus de pareille illusion. Il se sait condamné, mais est-ce bien nouveau ? J’aurai vécu en compagnie de la mort depuis ma prime enfance (…) »). Car l’homme, le poète Jean-Claude Pirotte, chroniqueur du Journal d’un poète dans Lire, auteur de recueils de poésie et de romans au Temps qu’il fait et à La Table Ronde, entre autres, lecteur fervent et fidèle de Joubert (« (…) Joubert le tant aimé, qu’il convient de relire sans cesse ») écrit ici dans Portrait craché l’inventaire testamentaire d’une vie consacrée à la littérature. « Les livres sont des analgésiques », écrit-il, et ceux des écrivains qu’il s’est choisis dressent leur suaire de salive et de sueurs pour ériger un viatique de soin palliatif, afin de résister une dernière fois « à cette humanité moribonde où le silence et la mort sont siamois. La littérature comme remède ».

Le temps se délite. Se dessèche. Semble s’arrêter

« L’homme observe les arbres dont le feuillage se dessèche sous la canicule. Mais lui commence à transpirer, je sèche à l’intérieur, dit-il »

– « l’homme » dit « il » au lieu de « je », étranger à lui-même, lui-même son propre observateur.

« Il observe le rideau d’arbres du parc, d’une immobilité inquiétante de végétaux statufiés, qui envahit les fenêtres. Le ciel est d’un bleu féroce, et pas une feuille frémit ».

L’immobilité de la nature que l’homme observe fait écho à sa séquestration morbide, celle d’un homme malade frappé par une paralysie faciale, dévoré par une longue maladie qui à petit feu le dévore

« L’homme se tient un moment immobile sur sa chaise paillée, il médite ».

« L’homme se souvient (…) »

« L’homme avale avec peine une gorgée de café ».

« L’homme parle seul, dans le vide »

occupé à peser les bagages de sa pensée, de son propre passé, loin de son domicile que la maladie l’a contraint de quitter ; occupé à « procéder au recensement des douleurs ».

Si la vie chez cet homme s’éteint à petit feu, si son corps se détériore, se délabre, si la maladie le voue à une solitude qu’il remplit en se parlant à lui-même – l’enchantement de relire des livres essentiels, lui, demeure intact. Ainsi relire Joubert, Nerval et Maurice de Guérin, Montaigne et Marcel Arland, Gaston Bachelard, Reverdy, le Journal de Stendhal, etc., l’éloigne du ressassement auquel la maladie le condamne, et le maintient comme en vie.

« Ce sont, depuis l’enfance, les livres qui lui ont assuré la vie. Qui lui ont ouvert tous les domaines d’un univers sensible dont les surprises heureuses ne se sont pas dégradées ».

En même temps qu’un hommage magnifique à la Littérature, ce Portrait craché de Jean-Claude Pirotte porte la marque de son auteur en nous offrant l’ouverture d’archives précieuses. Et là est la richesse de ce Portrait, dans son hommage indéfectible rendu à la Littérature, pour notre plaisir aussi à nous lecteur assidu et fébrile des écrits qui accompagnent notre vie. Laissons la parole au poète

« Il se souvient que dans une grande librairie où il avait entraîné le jeune ami qui l’accompagnait dans sa fuite, il n’avait dérobé qu’un seul ouvrage – lui qui ne pratiquait pas le vol. Et c’était l’édition, dans la collection de Bernard Noël, de la poésie de Prevel, l’ami d’Artaud. À l’hôtel Royal, dont le barman était un ami, et où ils logeaient sous de fausses identités, il avait posé sur le comptoir du bar le livre volé comme un talisman. Pourquoi Prevel, il n’aurait pu le dire. En pensant à Artaud, certes, et puis le livre était là, solitaire parmi tant d’autres, négligé des lecteurs, presque incongru. La poésie n’avait déjà plus bonne presse depuis des années.

Lui-même se voyait un peu comme un suicidé de la société. Prevel, sa vie misérable en dépit de la présence obsédante d’Artaud, son destin de poète plus ou moins raté, inaccompli en tout cas, Prevel, il s’était soudain senti si proche de lui qu’il l’avait choisi entre tous. Plus tard, dans la grande librairie de la rue de la Liberté, à Dijon, il s’emparait du David de Dhôtel, sans aucun scrupule. Poussé par la nécessité, on devient voleur, au diable les scrupules.

Il se souvient. Les livres sont des personnages aux multiples actes, à commencer par celui qui consiste à s’éloigner de la moralité commune. Ils furent de tout temps la nourriture des réprouvés. Le livre était présent avant d’exister. Aujourd’hui que l’ignorance et le mépris le menacent, il est redevenu ce qu’il doit être, le refuge des réfractaires, l’illusion bénéfique et agissante des déclassés, l’arme de plus en plus secrète d’une armée de l’ombre. Le livre survivra à l’humanité moribonde. Car seule la littérature – l’art en général, dirons-nous – est digne de maintenir l’homme au sommet de son humanité. Lieu commun des réprouvés, le livre scintille encore, en ce temps de barbarie exponentielle ».

 

Murielle Compère-Demarcy

 


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A propos de l'écrivain

Jean-Claude Pirotte

 

Jean-Claude Pirotte (1939-2014) était poète, romancier et peintre. Il a entre autres publié Brouillard en 2013, Place des Savanes en 2011, Hollande, poèmes et peintures en 2003 au Cherche Midi.

 

A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)


Lire toutes les publications de Murielle Compère-Demarcy dans la Cause Littéraire


Murielle Compère-Demarcy - publiant aussi sous le nom de MCDem. - est une poétesse, nouvelliste et auteure de chroniques littéraires et d'articles critiques.

Poésie

Atout-cœur, éditions Flammes vives, 2009

Eau-vive des falaises éditions Encres vives, collection Encres Blanches, 2014

Je marche..., poème marché/compté à lire à voix haute, dédié à Jacques Darras, éditions Encres vives, collection encres Blanches, 2014

Coupure d'électricité, éditions du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éditions du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littérature, Chiendants, n°78, 2015

Trash fragilité, illustrations de Didier Mélique, éditions Le Citron gare, 2015

Un cri dans le ciel, éditions La Porte, 2015

Je tu mon alterégoïste, couverture de Didier Mélique, préface d'Alain Marc, 2016

Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éditions du Petit Véhicule, 2016

Le Poème en marche, suivi de Le Poème en résistance, éditions du Port d'Attache, 2016

Dans la course, hors circuit, éd. du Tarmac, 2017

Poème-Passeport pour l'Exil, co-écrit avec le photographe-poète Khaled Youssef, éd. Corps Puce, coll. Parole en liberté, 2017

Réédition Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, 2018

... dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent..., éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches, n°718, 2018

L'Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes, 2018

Alchimiste du soleil pulvérisé, Z4 Éditions, 2019

Fenêtre ouverte sur la poésie de Luc Vidal, éditions du Petit Véhicule, coll. L'Or du Temps, 2019

Dans les landes de Hurle-Lyre, Z4 Éditions, 2019

L'écorce rouge suivi de Prière pour Notre-Dame de Paris & Hurlement, préface de Jacques Darras, Z4 Editions, coll. Les 4 saisons, 2020

Voyage Grand-Tournesol, avec Khaled Youssef et la participation de Basia Miller, Z4 Éditions, Préface de Chiara de Luca, 2020 [262 p.]

Werner Lambersy, Editions les Vanneaux, 2020

Confinés dans le noir, Éditions du Port d'Attache, illustr. de couverture Jacques Cauda ; 2021

Le soleil n'est pas terminé, Editions Douro, avec photographies de Laurent Boisselier. Préface de Jean-Louis Rambour. Notes sur la poésie de MCDem. de Jean-Yves Guigot. Illustr. de couverture Laurent Boisselier, 2021

L'ange du mascaret Murielle Compère-Demarcy (avec prologue de Laurent Boisselier) aux éditions Henry coll. grand format ; 2022.