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Poétique magique - Ce lieu sera notre feu, Pascal Mora, par Didier Ayres

Ecrit par Didier Ayres le 20.08.18 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Ce lieu sera notre feu, Pascal Mora, éditions Unicité, mai 2018, 128 pages, 14 €

Poétique magique - Ce lieu sera notre feu, Pascal Mora, par Didier Ayres

Une foule de choses se présente à moi à la lecture de Ce Lieu sera notre feu, ce beau livre de Pascal Mora que publient les éditions Unicité. Si j’ai parcouru lentement, chapitre après chapitre, comme un lecteur essayant de suivre, en emmagasinant la véritable magie de cette écriture, la trame forte de ces poèmes plus ou moins longs, mais toujours substantiels, je me retrouvais sans cesse pluriel devant cette poésie. Et même si le sujet pourrait paraître monocorde, la litanie va de poème en poème toujours ou presque dans la haute tenue d’un langage sur la ville. Et que tout soit plus ou moins explicite, cela n’a pas d’importance. Ce qui subsiste, c’est l’état du lecteur qui se lit lui-même au miroir du poème, comme en une pluralité d’énigmes.

Poétique magique donc, car cette ville de pierre et de métal n’est autre qu’habitée par une puissance spirituelle, par des dieux anciens et comme assoupis. Peut-être du reste, pourrait-on se souvenir de Paul quand il écrit : « Notre Dieu est un feu dévorant » ; et à partir de là, réécrire le titre du livre comme retourné par un lecteur double : Ce feu sera notre lieu. On voit nettement la combustion où se tient Pascal Mora, faisant appel à la fois à toutes les grandes villes de notre monde, mais aussi à des métaphores animales, végétales ou anthropomorphiques.

Il y a là quelque chose d’avoisinant le livre étrange et merveilleux du dernier témoin d’un monde en péril, du dernier roi de Mexico, en la personne du poète et monarque Netzahualcóyotl. On sent avec netteté que la préoccupation de la ville n’est ici qu’un prétexte pour saluer les divinités et les aimants de ce monde.

Nous sommes des visiteurs, quoi qu’il en soit. Et avec ce livre, nous devenons vigies avec le poète, participant de la réalité physiologique de la pierre – on sait depuis peu d’ailleurs que la pierre vit autant qu’une fougère, par exemple – et de son origine spirituelle, car la ville est la création fulgurante de notre humanité. La ville ici n’est pas un décor, mais la téléologie de l’âme humaine. Nous sommes patiemment, avec lenteur si besoin, les témoins d’un culte rendu aux rues, ruelles, avenues, gratte-ciels, bâtiments, fleuves, voitures, à la nuit, au jour, culte qui autorise toute liberté d’associer l’homme, le citadin, les animaux, les plantes et les dieux. Le tout issu d’une poétique magique – comme nous connaissons le réalisme magique de la littérature de l’Amérique du Sud. J’avais dans un premier temps pensé à un néologisme qui me paraissait adéquat. Je voulais disserter sur le « théomorphique », afin de rassembler tout le mystère, presque chrétien, de l’offrande de la ville au poème. Mais l’expression poétique magique m’a paru plus éloquente. Toujours est-il que nous sommes au milieu d’un monde profus, baroque et capiteux. Car la ville est hybride, à la fois plante grimpante et façade d’immeuble, chantante et folle, liquide, meuble et immobile, pleine des scories des voitures ou des ambulances, de piétons enfiévrés, presque ivres.

On déambule dans la matière des grandes villes de notre globe, à la fois hanté par la voix étrange des divinités et du poème, à la façon surréaliste ou debordienne, et conduit bel et bien vers un monde halluciné, théurgique et fort. Du reste, le livre est illustré par trois photographies qui donnent un peu l’idée de ce monde poétique, habité autant par le fer et le verre que par des hommes et des dieux.

Il m’est difficile de choisir un extrait pour conclure, car un simple passage ne viendrait pas à bout de la richesse du recueil. Mais je crois que le lecteur de ces lignes pourra se faire une idée plus précise du monde intérieur de Pascal Mora, en allant directement vers le livre. Je précise cependant que cet ouvrage mérite une attention certaine, autant par exemple que Le Soulier de satin de Claudel, qui ne vaut que par la traversée de part en part, même si on peut au théâtre agir autrement. Le lecteur se fera une opinion par lui-même.

 

Elles me tiennent compagnie toutes ces villes

De l’ici et maintenant jusqu’à l’utopie

De ce sang cité des anges.

La fête noire des manèges

Formule grande prière faite espace.

Cette prière tient la main à la fierté d’être humain,

La mémoire d’ombre et d’argile

Dont les trajectoires cachent de l’or.

C’est une cité montagne de cristal

Elle s’écoule du milieu du monde

Et unit son rêve à la sève des sapins.

Les géants dressés au sommet des torrents

La chevelure glacée des blanches cascades,

L’épaule oblique du versant.

Beauté chair granit de danseuse en équilibre

Sur la terre ronde comme une orange,

En course ange sous un ciel en devenir.

La cité sera allongée

Sur son rêve transatlantique.

Que j’aime sentir rouler sur mes joues

Les larmes miel de cette déesse,

Sa divine intensité fluide

Dans le soir qui pose sa tête sur l’hiver.

 

Didier Ayres

 


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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.