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Poésies, Marceline Desbordes-Valmore et Le Sommet de la route et l’Ombre de la croix, Six poètes chrétiens du XXe siècle (par Didier Smal)

07.06.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Poésie, Gallimard

Poésies, Marceline Desbordes-Valmore, Folio Lycée, avril 2021 (dossier de Virginie Belzgaou), 240 pages, 5 € Le Sommet de la route et l’Ombre de la croix, Six poètes chrétiens du XXe siècle, Gallimard/Poésie, avril 2021, Édition de Jean-Pierre Lemaire

Edition: Gallimard

Poésies, Marceline Desbordes-Valmore et Le Sommet de la route et l’Ombre de la croix, Six poètes chrétiens du XXe siècle (par Didier Smal)

 

Divine poésie

Le hasard des publications offre parfois de belles rencontres, de celles que permet parfois le classement alphabétique d’une bibliothèque (Melville et Mérimée, ou Neil Gaiman et Romain Gary, ça génère un sens autre) ou des lectures disparates ; c’est ici le cas, puisque Marceline Desbordes-Valmore, pour des raisons pédagogiques étant donné la collection dans laquelle est publié le présent volume intitulé Poésies, salue Charles Péguy, Paul Claudel, Francis Jammes, Marie Noël, Patrice de La Tour du Pin et Jean Grosjean, répond à travers les décennies à leurs visions de la chrétienté, de la foi, dialogue avec eux dans l’esprit du lecteur qui vient chercher ici si pas la vérité, du moins de quoi nourrir sa propre vérité – puisque aucun de ces auteurs n’est dogmatique.

Poésies est une anthologie et non le recueil publié par Desbordes-Valmore (1786-1859) en 1830 ; le présent volume permet donc une vision d’ensemble de l’œuvre de cette poétesse célébrée par Honoré de Balzac, Charles Baudelaire, Paul Verlaine et Sainte-Beuve entre autres. Pour qui désire une première approche de cette œuvre puissante dans la simplicité apparente de son propos et pourtant complexe dans ses choix formels, Poésies est une porte d’entrée estimable – d’autant que le dossier contextuel est bien conçu (certes à destination de lycéens, mais un adulte peut y trouver quelques piqûres de rappel bienvenues), et qu’en sus est proposé un choix succinct de poésie au féminin en fin de volume, de Sappho à Renée Vivien.

Qu’y lit-on ? Oh, pas grand-chose, au fond : la vie, et il serait aisé de réduire Desbordes-Valmore à l’étiquette de « grande pleureuse » collée par quelques misogynes littéraires de son siècle déjà – qui la surnomma aussi « Notre-Dame-des-Pleurs ». C’est que la vie de Desbordes-Valmore fut parsemée de tragédies, ironie pour celle qui fut comédienne mais aussi une grande amoureuse : deux enfants morts en bas âge, un mariage refusé, un amant aimé au-delà de toute mesure, le sentiment de survivre à tout le monde ou presque au moment de sa propre mort ; tout cela pourrait faire le matériau parfait d’une série qui se vautrerait dans le sordide, qu’elle soit siglée Arte ou Netflix n’y changerait rien, car elle oublierait à quel point le vers de Desbordes-Valmore tend avant tout vers le Beau et la Paix. Dans les deux cas, on ne saurait ou ne voudrait traduire à l’écran l’émotion ressentie à la lecture des vers heurtés de cette autodidacte qui, éloignée de tout cénacle et probablement pour cette même raison, s’inventa en toute quiétude un langage poétique propre pour dire au mieux ses ressentis.

Le quintile, le distique, l’hendécasyllabe, la brisure rythmique, tout est bon à Desbordes-Valmore, et c’est tout son génie : elle adapte la forme à son propos, qu’on réduirait péniblement à une longue complainte. Car il y est aussi question d’amour, d’un Amour torride, vibrant :

Sous ce voile de feu j’emprisonne ta vie,

Là, j’aime, innocente, et n’aimes que moi :

Ah ! si d’un tel repos l’existence est suivie,

Je voudrais mourir jeune, et mourir avec toi !

 

Au temps pour la « pleureuse », que ces vers emplis d’une sensualité absolue, et du désir de s’endormir dans les bras de l’être aimé après avoir partagé l’amour. Mais au temps aussi pour la geignarde sans nulle virulence, à la lecture de ces vers quasi baudelairiens extraits de Tristesse :

Quel effroi de ramper au fond de sa mémoire,

D’ensanglanter son cœur aux dards qui l’ont blessé,

De rapprendre un affront que l’on crut effacé,

Que le temps… que le ciel a dit ne plus croire,

Et qui siffle aux lieux même où la flèche a passé !

 

Desbordes-Valmore, qu’on appelle de la sorte le temps d’une chronique afin de faire oublier son prénom et donc tous les clichés sur sa féminité, qu’ils soient misogynes ou féministes, c’est du pareil au même, a composé aussi un poème sidérant sur le désir d’être en retrait de la modernité, Le Nid solitaire, qu’on cite dans son intégralité pour n’amoindrir en rien sa foudre mentale et sa musicalité liée à la répétition du premier quatrain :

 

Va, mon âme, au-dessus de la foule qui passe,

Ainsi qu’un libre oiseau te baigner dans l’espace.

Va voir ! et ne reviens qu’après avoir touché

Le rêve… mon beau rêve à la terre caché.

Moi, je veux du silence, il y va de ma vie ;

Et je m’enferme où rien, plus rien ne m’a suivie ;

Et de son nid étroit d’où nul sanglot ne sort,

J’entends courir le siècle à côté de mon sort.

Le siècle qui s’enfuit grondant devant nos portes,

Entraînant dans son cours, comme des algues mortes,

Les noms ensanglantés, les vœux, les vains serments,

Les bouquets purs, noués de noms doux et charmants

Va, mon âme, au-dessus de la foule qui passe,

Ainsi qu’un libre oiseau te baigner dans l’espace.

Va voir ! et ne reviens qu’après avoir touché

Le rêve… mon beau rêve à la terre caché.

 

Bien sûr, dans cette anthologie à destination avant tout scolaire (mais cesser d’être à l’école, cesser d’apprendre un jour, c’est mourir, non ?), on trouve Les Roses de Saadi et tous les magnifiques poèmes (trop souvent juste cités pour démontrer le « lyrisme romantique », puis on les laisse de côté pour un rien de Hugo) qui ont fait la réputation de Desbordes-Valmore, lui ont offert une place essentielle dans la généalogie poétique française, et feraient mieux d’être (re)lus par qui se fait d’elle une pauvre image – dommage, pour celle qui écrivait avec ironie « les femmes, je le sais, ne doivent pas écrire ; /J’écris pourtant » (Une Lettre de femme).

Cette image volerait peut-être en éclats en constatant à quel point la présence divine est la compagnie ultime de Desbordes-Valmore, non pas comme une résignation mais comme une aspiration. Et tant pis si une lecture « biographique » de certains vers, simples, d’une évidente et troublante beauté, pourrait donner à penser que Desbordes-Valmore a la tête dans le bénitier ; c’est de beauté, qu’il s’agit, et la foi, pas celles des bigots à tête creuse, peut y prendre part :

– « Ne passez jamais devant l’humble chapelle

Sans y rafraîchir les rayons de vos yeux.

Pour vous éclairer c’est Dieu qui vous appelle ;

Son nom dit le monde à l’enfant qui l’épèle.

Et c’est, sans mourir, une visite aux cieux » (La Fileuse et l’enfant)

Cette présence divine chez Desbordes-Valmore permet la transition vers la mince anthologie Le Sommet de la route et l’Ombre de la croix, dont le préfacier, Jean-Pierre Lemaire, lui-même poète à l’inspiration chrétienne assumée, dit qu’on « peine à trouver au XIXe siècle six poètes majeurs chez lesquels cette empreinte [celle de la foi chrétienne] soit centrale et assumée » ; en comptant Desbordes-Valmore, il n’en reste plus que cinq à trouver…

Taquinerie mise à part, Lemaire propose ici une anthologie dont la minceur en fait comme un viatique, mais surtout une précieuse porte d’entrée dans des œuvres qui, peut-être dû à leur allégeance chrétienne sue, impressionnent, semblent inabordables ou presque : par quel bout, en 2021, à l’époque des publications intégrales en forts volumes, prendre le chant de Charles Péguy (1873-1914), les versets de Paul Claudel (1868-1955), le vers doucement libre de Francis Jammes (1868-1938), les « chansons » de Marie Noël (1883-1967), les Psaumes de Patrice de La Tour du Pin (1911-1975) ou les poèmes marchants de Jean Grosjean (1912-2006) ? On ne sait ; c’est le problème de ces œuvres au long cours, aux publications multiples – et revenons à la crainte d’un prêchi-prêcha tel que déjà croisé dans une anthologie de poèmes « chrétiens » évoquée il y a cinq ou six ans déjà, crainte qui pourrait tenir sottement éloigné de ces poètes (une crainte diabolique, donc, si on se réfère à l’étymologie, alors que toute foi est symbolique).

Cette crainte s’envole, plus que certainement grâce aux choix posés par Jean-Pierre Lemaire, dès un premier survol rapide : ici réunies sont des confrontations à la foi, c’est-à-dire la façon dont chaque poète s’en est sorti avec cette notion étrange qu’est la spiritualité, surtout dans la vie moderne. Cette spiritualité prend des formes multiples, au sein de l’œuvre de chaque auteur, et c’est aussi de modernité poétique qu’il s’agit : libérer le vers, comme pour libérer la foi ; faire exploser les carcans – en Dieu. Même les quatrains de Marie Noël pour son Annonciation, belle comme celles peintes par la Renaissance italienne (on pense à la pureté du visage de la Vierge chez Messina, mais aussi à son regard tellement expressif dans La Madone Sixtine de Raphaël), sont rythmés comme le souffle de celle qui sait ce qui vient à elle tout en l’ignorant :

J’attends… Je ne sais… Le poids du Printemps

Encore engourdi pèse à mes épaules.

Les bourgeons font mal aux pommiers. J’attends

Qu’il ait appelé les chatons des saules.

 

Le problème qui se pose ici au critique est l’envie de citer dans leur intégralité nombre de poèmes, quasi tous, non : tous, parmi ceux choisis par Lemaire pour faire ressentir la diversité de cette foi ainsi que sa grandeur, entre la virulence (Claudel) et l’apaisement (Jammes, dont est reproduite la sublime Prière pour aller au paradis avec les ânes, mais aussi des extraits d’un Rosaire dont Brassens sut retenir l’essence), entre l’ironie occasionnelle d’un Péguy qui sait aussi se faire d’une limpide simplicité et le poème en prose de Jean Grosjean, entre la tendresse parfois blessée de Noël et les psaumes pour aujourd’hui de La Tour du Pin.

Peut-être l’essentiel est-il tout simplement dit dans les trois derniers vers du bref viatique poétique qu’est Le Sommet de la route et l’Ombre de la croix, vers signés Jean Grosjean, dont on peut soupçonner que Lemaire ne les a pas placés quasi en exergue innocemment :

Lueur du ciel entre les branches,

telle dernière feuille dans le dernier soleil

et ce visage insoucieux d’être vu.

 

Si Desbordes-Valmore n’écrit pas dans le même rapport à la foi, dans ce désir de se confronter à cet incompréhensible de façon majoritaire, elle aussi a su le dire. Et peut-être, à certains égards, est-ce là la seule grande question de l’art, occidental en tout cas, sa seule véritable fonction du moins jusqu’à la naissance d’une société industrielle dédiée au veau d’or et aux « bondieuseries psychanalytiques » (Romain Gary, La Nuit sera calme), et quiconque l’ignore risque de n’y rien comprendre et surtout de n’en rien ressentir, et ce n’est pas le Baudelaire des Phares qui contredira cette opinion :

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage

Que nous puissions donner de notre dignité

Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge

Et vient mourir au bord de votre éternité !


Didier Smal

 

Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859), poétesse, actrice et cantatrice française, autodidacte et souvent autobiographique, fut des premières parmi les romantiques.

Jean-Pierre Lemaire (1948), poète français à l’inspiration doublement chrétienne et baudelairienne revendiquée.

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