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Pas de femmes parfaites, s’il vous plaît, Lettres de profonde superficialité, Jane Austen (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi le 12.06.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Pas de femmes parfaites, s’il vous plaît, Lettres de profonde superficialité, Jane Austen, éd. L’Orma, mars 2020, trad. anglais, Louise Boudonnat, Delphine Ménage, 64 pages, 7,95 €

Pas de femmes parfaites, s’il vous plaît, Lettres de profonde superficialité, Jane Austen (par Yasmina Mahdi)

 

Lettres épigrammatiques

Les éditions franco-italiennes L’Orma diffusent à l’intérieur de jolis « plis » une sélection de textes de penseurs et d’artistes. Ici, il s’agit d’extraits de la correspondance de Jane Austen (1775-1817), qu’elle nomme elle-même : Lettres de profonde superficialité. Dans l’introduction de cet ouvrage, Eusebio Trabucchi campe le climat social, moral et les interactions des mœurs des 18e et 19e siècles anglais, ainsi que la volonté de l’édification des dames. En effet, il était quasi impossible de s’opposer au diktat qui soumettait les femmes aux lois du mariage, à la relégation au foyer et à l’invisibilité. De là, sans doute, naît le recours fréquent au discours indirect (free indirect speech) – forme narrative reprise ensuite par Fanny Burney – qui caractérise le style de Jane Austen, une sorte de mise en abyme de sa personne et de sa pensée, une scission ; un double. Austen se met en retrait, car comprimée par l’ambiance étouffante de l’omniprésence de son entourage, se fait voyante, scrutant les événements de son milieu.

Le ton mordant, offensif de l’auteure, pour laquelle la richesse est d’abord sa boîte d’écriture, déborde du cadre strict de l’observation timide, de la réserve imposée à son sexe. L’on constate l’importance de l’amour filial (on pense évidemment aux Brontë), la famille constituant le pilier central de l’autorité patriarcale. Les rapports de sororité font effet de miroir, illustrant le concept plus tardif de Luce Irigaray, du Speculum, de l’autre femme, à propos des lettres de Jane à sa sœur Cassandra, de trois ans son aînée. Austen se met en scène et décrypte avec ironie les comportements de la bourgeoisie de province à laquelle elle appartenait, la petite gentry anglaise. Esprit, lucidité, déterminent son analyse, également courage, fermeté face à la mort.

La femme de l’époque se trouve confinée dans les salles de bal, les soirées, les réceptions, les calèches, le corps contraint, revêtu de toilettes spécifiques pour telle ou telle cérémonie, englobée dans un tout homogène. Le roman (lu à haute voix, comme dans les salons) devient la revanche des femmes de plume. La forme narrative romanesque s’érige face à l’ampleur des œuvres poétiques au masculin, si nous considérons le roman comme la part du pauvre, et la poésie, un continent qui usurpe le féminin en glorifiant le plus souvent possible le corps de la femme, l’amour, etc., valeurs qui changent au fil du temps… Sous forme de joute oratoire, Austen souligne les mésinterprétations et les lectures hâtives. Elle dresse par là-même une théorie littéraire avec la conscience précoce d’être un auteur – au-delà de l’assignation à un sexe, luttant contre les déterminismes de genre. Cette correspondance, même lacunaire, se présente sous l’aspect de billet, lettres épigrammatiques, caustiques et irrévérencieuses – ce qui contraste singulièrement avec les billets doux des romances illicites et libertines. Les lecteurs découvriront à la fois une mise en garde et une critique (argumentation et réfutation), une remise en question de la condition des femmes et des avertissements sur la conduite à tenir chez les jeunes filles – ce qui reste assez ambigu, ambiguïté présente chez Mme de Staël du reste. La raillerie sous-tend l’écriture de Jane Austen, dans le registre épidictique, ordonnant les vertus et les blâmes. Le verbe incisif souligne la tradition et ses interdits : « Une femme qui irait vivre avec ses deux jeunes filles dans un quartier où elle ne connaîtrait personne sinon un homme (…) commettrait une maladresse. (…) Personne ne s’intéresse aux filles avant qu’elles soient grandes ».

La femme de lettres oppose les portraits de personnages en en révélant l’aspect premier puis les comportements hypocrites ou absurdes. Avec bon sens, elle affirme que « toute chose est préférable ou plus supportable qu’un mariage sans affection »… La mesure des propos rappelle celle des fabulistes, des procès imputés aux inconstants ou aux irréfléchis (mettant en garde les filles trop niaises). Mais au sein de l’Angleterre « évangélique », les jeunes hommes, eux, se conforment aux « préceptes du Nouveau Testament », et leurs épouses, aux épreuves des maternités successives et des inintéressantes occupations domestiques. Dans ces extraits de lettres (initialement estimées à environ 3000, la plupart ayant été brûlées par Cassandra Austen), la voix d’adresse, le « tu », s’amalgame avec le « je » en une espèce de confession, d’autofiction très contemporaine – à l’égard de l’immense culte porté à Jane Austen, et de sa puissante influence sur la littérature.

 

Yasmina Mahdi

 

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A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.