Onze cahiers de confession (texte intégral), Bruno Reidal (par Luc-André Sagne)
Onze cahiers de confession (texte intégral), Bruno Reidal (Jean-Marie Bladier), ErosOnyx éditions, collection Documents, 2023, 204 p. 15 euros
C’est un document exceptionnel qu’ont publié en 2023 les éditions ErosOnyx. Les confessions d’un garçon de dix-sept ans qui, sans raison apparente, a tué de sang-froid un autre garçon de treize ans. C’était en 1905 dans le département du Cantal, au village de Raulhac plus précisément, à une trentaine de kilomètre d’Aurillac. À l’époque l’affaire avait fait un certain bruit parce que le meurtrier était un séminariste de Saint-Flour, appelé donc à devenir prêtre, et que le meurtre par décapitation apparaissait particulièrement brutal. Ce n’est qu’au début des années 2000 qu’elle est de nouveau mentionnée dans deux ouvrages généraux sur les grandes affaires criminelles et les tueurs en série avant que Philippe Artières ne lui consacre une étude spécifique en 2019 et que Vincent Le Port n’en fasse un film en 2022 (on trouvera dans la Préface tous les détails biographiques et bibliographiques).
Onze cahiers composent cette confession d’un genre particulier dont l’écriture a été suggérée par le docteur Alexandre Lacassagne, médecin-légiste de Lyon chargé de la contre-expertise médicale après un premier rapport défavorable des médecins d’Aurillac.
Heureuse initiative, assez avant-gardiste pour l’époque, qui a permis au jeune Bruno Reidal, de son vrai nom Jean-Marie Bladier (on a voulu protéger la famille en ne donnant pas son nom patronymique), non seulement de coucher sur le papier ses pensées les plus intimes mais aussi de transmettre à la postérité un témoignage de première main.
On parle donc ici de confession mais de quoi s’agit-il exactement ? On le sait depuis Rousseau, le genre des confessions n’est pas un gage de parfaite sincérité. Tout un jeu de miroirs et de reflets peut se mettre en place entre celui qui parle et celui qui écoute. Celui qui écrit et celui qui lit. Il se double dans le cas du jeune séminariste du rôle particulier que joue le confessionnal dans l’Église, auquel il a recours de façon presque compulsive. Bruno Reidal est ainsi un habitué de la confession. Et de son propre aveu (ce qu’il appelle son « défaut bien grave »), il a tendance à exagérer les petites choses et à minimiser les plus graves.
Comment dans ces conditions recevoir ces pages manuscrites que les docteurs ont pris soin de recopier dans leur quasi-intégralité et que les éditions ErosOnyx nous présentent dans leur version intégrale, agrémentée d’une préface et d’une postface ? Comment ne pas craindre d’être en présence d’un autoportrait, avec ce que cela peut comporter d’arrangements avec la réalité, voire de complaisances, d’autant plus que le jeune homme est brillant dans ses études et a déjà une certaine maturité intellectuelle ? Comment mesurer le degré de véracité ?
En fait, si un lecteur attentif peut parfois déceler ici ou là peut-être quelques faiblesses, l’essentiel n’est pas là. Le mélange de certitudes glaçantes et de doutes abyssaux qui traverse le texte écarte tout risque de pose ou de posture de la part de l’auteur. Si l’écriture tremble, c’est par nervosité, par fièvre, et la voix qui s’en dégage est sans fard et sans détour. Certains passages sont saisissants de cruauté, proche du Sade des « 120 journées de Sodome », la coexistence de pulsions réprimées et de calculs froids pour aboutir au crime comme acte extrême est déstabilisante et convoque tout à la fois Freud et Bataille, quand le sacrifice de « l’idole » dans ce qui s’apparente à une cérémonie renvoie à Genet dans un texte qui se déplie au fur et à mesure qu’on le lit et livre par saccades, on voudrait écrire par spasmes, toute sa puissance et sa violence.
L’enfance au village est triste et laborieuse, semblant uniquement traversée d’un seul moment de gaieté dont on puisse se souvenir et qui déjà scelle le destin du garçon, la fête du tue-cochon. Où il apprend, lui qui n’a ni la force ni le goût des travaux agricoles, à lier plaisir de la saignée et plaisir de manger, mort donnée et plaisir ressenti. À peine plus âgé, il découvrira au travers des discussions des adultes qu’on peut saigner un homme comme on saigne le cochon, et lui de se dire …avec le même plaisir.
Une échappatoire à cette logique du sang existe pourtant. C’est l’école. Primaire d’abord, avec l’école de Jules Ferry qui pénètre les campagnes, où ses maîtres remarquent son intelligence, que le petit séminaire de Saint-Flour va ensuite laisser se développer et s’épanouir jusqu’à lui faire sauter des classes (de la sixième il passe directement à la quatrième) au prix d’un travail acharné. De nombreux prix d’excellence viennent récompenser ses efforts et toute son énergie est orientée dans ce but.
Parenthèse enchantée. Car le retour au village pour les vacances est pour lui fatal. L’inaction, l’ennui d’une vie paysanne qui le rebute, l’afflux de pensées, d’obsessions et de doutes que les devoirs scolaires avaient plus ou moins réussi à tenir en lisière le font replonger dans son univers mental. Tout reflue sur lui avec le redoublement de puissance de ce qui n’a pu se manifester librement : les cauchemars, les masturbations à répétition, les envies irrépressibles de meurtre, et de meurtre de garçons qu’il connaît bien, qu’il admire et envie, qu’il aime et qu’il hait à la fois, les images de tortures et d’humiliations. Posséder enfin en soumettant par la violence à sa volonté et à son désir ce qu’il ne peut obtenir librement, et qu’il jalouse, pas seulement le corps des garçons mais aussi leur beauté, leur aisance, leur charisme. Pouvoir tuer et en jouir, jouir en tuant, c’est ce qui l’obsède quand il est laissé à lui-même, désemparé, sans pouvoir canaliser son esprit.
Il tente pourtant de résister. En plein été, à quelques semaines du meurtre qu’il va pourtant finir par commettre, il écrit de « solennelles résolutions » qu’il adresse à Dieu, comme si les mots couchés sur le papier pouvaient tenir ses démons à distance et lui servir de rempart. Il se tourne dès qu’il le peut vers le confessionnal, ce lieu trompeur où on lui murmure que tentation n’est pas péché, où il tente de se rassurer en se disant qu’il y a loin de l’intention à l’exécution. Que le simulacre de la représentation du meurtre par le rêve ou l’imagination pourrait empêcher le passage à l’acte. Inutiles précautions. Si les principes de la religion ne parviennent pas à s’imposer, c’est que les interdits moraux et sexuels qu’ils portent, en créant chez lui frustration et culpabilité, décuplent sa violence et son désir et le poussent, par un sursaut de volonté inverse, à les transgresser.
Le cahier III, complété d’une partie du cahier VI, et repris dans quelques pages du cahier IX, est à cet égard l’un des plus saisissants. C’est la scène centrale, le cœur des confessions. Avec une précision qu’on dirait diabolique Bruno Reidal relate dans les moindres détails cette journée funeste du 1er septembre 1905 où il met tout en œuvre, méthodiquement, calmement, dans une détermination farouche, pour mettre à exécution son projet, trouver l’arme du crime, prévoir et apprécier les différentes possibilités qui s’offrent à lui de piéger sa victime, toute son intelligence en éveil, tendue vers cet unique but. Sans hésiter, sans jamais stopper net la course à la mort et à la jouissance.
Poursuivi d’abord et comme toujours par ses doutes sur la validité de ses confessions et ce qu’elles engagent réellement, il se laisse peu à peu gagner par ses idées de meurtre qui sont pour lui comme une délivrance et soudain le barrage cède : « Me voilà libre de penser, de faire selon ma fantaisie, libre, oui, je suis libre ! Quel bonheur ! Tout à l’heure je vais terrasser Prunet si beau, si fier, si intelligent, lui que j’aime tant ! (…) il sera à moi seul, à moi tout entier, sa beauté, sa fierté, son intelligence, son amour, sa vie, son sang, son avenir si brillant, tout cela sera à moi seul ! Quelles délices ! ».
Denis Prunet échappera finalement de peu à la mort et c’est à un autre camarade, Raulhac, un « second choix », qu’il s’en prendra et qu’il finira par décapiter, avec soin et méticulosité. Il n’y a rien à faire. Ces garçons sont des proies, du gibier de choix qu’il a sélectionné depuis longtemps, ils n’ont aucune chance d’être épargnés. Même en prison, il rêvera encore de tuer Prunet, qu’il préfère entre tous, du moins jusqu’à ce qu’un autre prenne le relais avoue-t-il lui-même, de le tuer pour le posséder, lui ravir beauté et avenir.
La façon dont il décrit la scène du crime et la décapitation est glaçante. Aucune émotion, aucune pitié, rien que la fureur et l’irritation, et l’excitation aussi, contre un corps qui se débat, le sang qui gicle, contre les cris qui le hérissent. Puisque la mort est certaine, pourquoi lutter ? C’est la froideur d’une mise à mort sans aucun pathos, sans aucune larme. Il veut triompher de ceux qu’il juge plus haut que lui, et qui n’ont pas à l’être, il veut les dominer, les réduire à sa merci. Ce faisant, il se place en quelque sorte dans la perspective du Sade des « 120 journées… », tenant sous sa coupe et à sa guise celles et ceux qui ne doivent servir qu’à sa jouissance. Plus aucun doute ne le traverse quand il tue. Il jouit. Il est lui-même. Révélé à lui-même. Dans sa vérité.
On peut naturellement voir dans son comportement le retour violent du refoulé. Le dolorisme catholique, l’exaltation de la mort par la crucifixion du Christ et l’enfer des péchés retournent la puissance sexuelle qui est la sienne, et qui se manifeste par de très nombreuses érections, en son contraire, et pour reprendre Freud, d’une pulsion de vie fait une pulsion de mort. Sa prédisposition à l’homosexualité, en tant que péché, interdite donc absolument, en ressort défigurée, rendue monstrueuse par le fait même qu’elle ne se conçoit pas. Inexprimable par définition, seul le crime peut l’« exprimer » en la supprimant, en supprimant l’objet du désir inavouable.
Tuer pour jouir, c’est donc aussi tuer pour se libérer de cette jouissance, pour la faire disparaître en l’accomplissant. Pour, dit Bruno Reidal, en jouir et l’expier ensuite, c’est-à-dire l’effacer. Mais comment ne pas voir qu’en commettant le meurtre, c’est-à-dire la transgression ultime, sa jouissance prend une autre dimension, qu’il entre dans une sorte de transe, de frénésie de sang et de violence qui suspend le moment et le fige ? Qu’il connaît une sorte d’extase au sens de Bataille ? Quand les limites sont abolies, quand l’illusion de vouloir être tout semble à portée, qu’il y a fusion du dehors et du dedans. Il dit lui-même ne pas savoir combien de temps il a mis pour tuer Raulhac, que tout a dû aller très vite, le couteau s’enfonçant sans résistance, les mains expertes détachant le cou et la tête du corps. Instant fulgurant. Expérience extrême.
Si Bruno Reidal revient plusieurs fois dans ses confessions sur la scène centrale du meurtre ce n’est pas un hasard. Elle fonctionne précisément dans ses souvenirs comme une scène, une mise en scène, une cérémonie inaugurale, on n’ose dire une liturgie, par laquelle il s’est libéré de tous les freins qui jusque-là l’ont entravé pour accéder à une liberté supérieure, celle que Genet voit dans le mal, avec le sacrifice de la victime idéalisée, et exprimer comme une sainteté inversée. À combien de morts eût-il fallu qu’il parvienne pour réussir à faire du paroxysme de jouissance et de sang qu’il recherchait la plus claire incarnation du sacré qui le hantait, en homme de Dieu par-delà toute considération humaine de pitié ?
Il n’en aura pas eu le temps, la société l’ayant enfermé pour s’en protéger et il mourra, sans doute de tuberculose, à l’asile d’Aurillac en 1918, à l’âge de trente ans. Comme il le dit à propos d’une lettre écrite à sa mère, il « parle comme il sait si bien faire, à la manière des oracles ». Écoutons-le donc une dernière fois, écoutons sa sentence, qui est aussi son bréviaire : « Le crime était commis. Il n’y manquait que d’en jouir. »
Luc-André Sagne
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