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Nuit étoilée, Jimmy Liao (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi 17.09.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Jeunesse

Nuit étoilée, Jimmy Liao, éditions HongFei, août 2020, trad. Chun-Liang Yeh, 144 pages, 19,90 €

Nuit étoilée, Jimmy Liao (par Yasmina Mahdi)

 

Monde flottant

Le livre-jeunesse au titre évocateur, Nuit étoilée, un bel album épais de 144 pages, au format 19x26 cm, annonce l’atmosphère générale du récit. Jimmy Liao, né à Taipei en 1958, diplômé en art, est un auteur-illustrateur très populaire en Asie. Dans Nuit étoilée, sur les contreplats avant et arrière, les visages de deux étranges enfants aux immenses yeux lunaires, en gros plan, derrière un rideau de fenêtre, semblent fixer quelque chose de magique. La page de garde, noire, commence comme un fondu au noir cinématographique, orné d’une citation en blanc. Ensuite, un monde flottant apparaît, sans logique dimensionnelle, un monde de rêve échappant au commun des mortels. C’est par le regard et l’histoire d’une petite fille à l’apparence asiatique que nous suivons des pérégrinations enchantées, vivement colorées et référencées iconographiquement.

Ainsi, les jeunes lectrices et lecteurs se familiariseront avec Magritte, ses fleurs, ses fruits surréels, et également avec des compositions japonisantes d’estampes, dans lesquelles le ciel et la terre se confondent parfois ; et bien sûr avec Van Gogh. Des créatures fantastiques, géantes, rappellent l’univers complexe d’Alice au pays des merveilles. Les images sont à hauteur d’yeux d’enfant, des prises de vues à 45 degrés. Jimmy Liao suit de très près sa petite héroïne, prisonnière d’un environnement quasi mutique, sans communication avec les parents, dans une solitude subie, à l’école et à l’intérieur de l’espace familial.

Les plantes ligneuses terrestres, les nombreux troncs d’arbres sur lesquels s’insèrent des branchesramifiées aux feuillages en couronne sont magnifiques, pleins de vigueur, mais aussi effrayants, envahissants, aux racines menaçantes. Le milieu de la jeune fille solitaire n’est pas exempt de brutalité. Les mauvais sujets sont en groupe pour taper sur les rêveurs. L’exubérance des fleurs, des ciels, de la verdure, contraste avec la froideur et la dureté de la grande métropole, des bâtiments et des lieux publics déserts. Bientôt, un camarade silencieux accompagnera la jeune écolière, une amitié va naître. Jimmy Liao structure l’album par une matière gouachée dense, lisse, grâce à des représentations uniques à chaque page. Le cube, le rectangle, le cercle, les points de fuite des constructions humaines, les angles, jouxtent les contours souples, et les lignes des éléments naturels, des ramifications végétales, des robes des animaux, une faune bigarrée. Des taches fluides, des points impressionnistes donnent du mouvement à l’ensemble des illustrations.

Une deuxième partie, annoncée en double page écarlate, amorce une autre aventure, qui commence par une scène nocturne. Les bleus outremer clair et foncé verdissent près des jaunes vifs et des rouges incandescents. Nous sommes propulsés au sein d’une sorte de paradis retrouvé, avec la mer, le vent, des panoramas bucoliques. L’on y distingue les tournesols, les champs de blé, les bouquets dans les vases, chers à Van Gogh (à qui l’hommage est manifeste), l’astre solaire rayonnant, les comètes du fameux ciel étoilé, le croissant de lune, du registre de l’abstraction, du plain maritime ainsi que du moment où le ciel atteint l’étale de la voûte céleste. Les reproductions des grandes œuvres d’artistes sont peintes par l’auteur dans une fidélité intelligente. Nuit étoilée rend compte d’un voyage initiatique à travers l’amour de l’art, la découverte picturale de scènes de genre ou de natures mortes, et de minutieux tableaux de cétacés plus contemporains. Les personnages sont un peu traités à la manière de Raymond Peynet, dans sa veine poétique, et également avec une filiation proche d’Anthony Browne, où les espaces sont saturés, plus spécifiquement comme dans l’album Retrouve moi !

Nuit étoilée est accessible dès 10 ans.

 

Yasmina Mahdi

 

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A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.