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Nous qui nous révoltons, Claude McKay (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres le 02.03.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Poésie, USA

Nous qui nous révoltons, Claude McKay, trad. (créole jamaïcain) Karine Guerre, trad. (Anglais États-Unis) Gaëlle Cogan, Michaëla Cogan, préf. Diaty Diallo, dir. Matthieu Verdeil, 2026, 208p., 18 €

Nous qui nous révoltons, Claude McKay (par Didier Ayres)

 

Le poème comme arme

Le travail poétique de Claude McKay est de l’ordre de la novation : à la fois parce que, historiquement, il suit les années de l’après Première Guerre mondiale, et comme précurseur de la lutte des droits civiques et de la fin de l’apartheid aux USA. On y trouve aussi en germe, comme le rappelle le poète Léopold Sédar Senghor, le concept de « négritude » ; c’est dire l’importance de ce livre où Claude McKay, depuis les poèmes de jeunesse jusqu’aux années 30, développe sa prosodie, chant de lutte, chant du combat Noir.

Il faut parler tout de suite de la question de la haine : haine de l’oppresseur blanc ; haine de l’esclavage des Noirs américains ; puis force de progrès pour l’égalité des Américains et des Africains-Américains. Cette haine est une essence, un combustible, et le poète sait qu’il ne faut pas céder à la brutalité, que sa lutte est celle de la profondeur pour l’égalité humaine, et pas simplement dirigée vers le KKK, pitoyables clowns tristes et inhumains.

Des poèmes de jeunesse, je retiendrai les apocopes qui donnent un sens rythmique très particulier, lyrique, chantant, à cette poésie à voix haute. Il y a du reste, quelque chose de whitmanien dans cette forme d’énergie, peut-être moins positive que celle de Walt Whitman, mais qui préforme une voix noire, les voix des champs de coton, les voix du Gospel.

Nous qui nous révoltons contre les barres de fer,

Et apprenons à penser à ceux qui ne pensent pas,

Nous qui enflammons les causes comme des étoiles ardentes,

Et exhortons les foules jusqu’à la lisière

De mondes plus libres – qu’espérons-nous gagner ?

On peut mettre en évidence aussi ce lyrisme, non pas compris comme divertissement esthétique, mais cri, quelque chose comme le duende du flamenco, ou encore la déploration des Strange Fruits de Billie Holiday. Poésie donc exaltée, désespérée et pleine de foi, sombre, décrivant les éléments des haines réciproques, dessinant en sous couche un homme révolté qui subit et endure, mais ne cesse d’écrire.

Ô, vous, fils des terres d’Afrique

Qui mourrez en pays étranger,

Ivres d’ennui et de fatigue,

Brisez, brisez le joug des oppresseurs !

Toujours est-il que l’on a à faire à une poésie précieuse, où l’on voit nettement les prémisses des postcolonial studies, jetant les bases du droit à la lumière, à la fin d’une obscurité malsaine et politique, à l’oppression, les horreurs du KKK et des brimades, des crimes quotidiens - surtout parce que cet ouvrage reste une œuvre littéraire. En tout cas, il est l’écho du racisme institutionnel, des préjugés de races et des assassinats de militants Africains-Américains dans le sang, brutalement.

On pourrait disserter sur cette poésie comme arme ; elle est du moins un acte qui sauve Claude McKay. Surtout que par génie, elle échappe au travers de textes engagés, car cette parole du poète est plus large et ne défend pas un concept politique plaqué sur le poème, mais un poème plaqué sur la révolte. Son texte est plus qu’une déclaration politique. De ce fait, on est esthétiquement satisfait dans les pages qui évoquent sa Jamaïque natale, qui a une sorte de goût de paradis perdu. Ou celles qui évoquent l’Afrique. Ce qui est pertinent à mon sens, c’est que l’écrivain ne s’abandonne pas à la dialectique des classes, des races, mais n’hésite pas à entrer dans le luxe esthétique. Il n’abandonne donc pas la beauté au profit du cri.

Bien qu’elle me nourrisse du pain de l’amertume,

Et plante dans ma gorge une dent de tigresse,

Aspirant mon souffle de vie, j’avoue que j’aime

Cet enfer cultivé qui éprouve ma jeunesse !

Nous sommes dans une poésie du tangible, de l’éprouvé, du réel. Et les luttes dialectiques, dont il ne nie sans doute pas l’importance pour arriver à l’égalité des races, sont un destin pour lui, soucieux de progrès, au-delà même de la poésie, laquelle n’est pas coupée de son peuple et des luttes qui viendront après elle.


Didier Ayres



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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.