N’entre pas si vite dans cette nuit noire, António Lobo Antunes (par Léon-Marc Levy)
N’entre pas si vite dans cette nuit noire (Não entres tão depressa nessa noite escurra, 2000), António Lobo Antunes. Points. 670 p. 8,50 €
Ecrivain(s): Antonio Lobo Antunes Edition: Points
António Lobo Antunes est mort. Il nous laisse un vide littéraire terrible.
Les vagues de la mémoire ne produisent pas un mouvement régulier, un flux soumis à une cadence métronomique. De la bonace apaisée des ports abrités aux vents et marées tempétueux des drames et douleurs, le rythme des souvenirs s’exprime dans un flux continu mais agité, variable, imprévisible. Flux et reflux s’y répondent, s’opposent, se contredisent, s’épousent.
La magie de la phrase d’Antunes est de coller comme une peau à cet apparent désordre qui cache une grammaire élaborée et implacable. Elle enroule le propos dans des méandres serrés et longs, traque le détail, laisse la porte ouverte au jaillissement inattendu, bégaye parfois, comme bégayent nos souvenirs quand on ne sait plus s’ils sont souvenirs ou fabrications imaginaires. La scansion antunésienne est calquée sur le flux des images qui font retour, en laissant place au faux souvenir, au produit du désir, aux interruptions soudaines, au doute, aux flashes visuels figés par le temps, aux parenthèses de rattrapage pour que rien ne reste sur le côté de la narration.
- Qu’est-ce que c’est ça ?
Observait mon père qui fermait la porte du grenier à double tour
J’ai dit deux tours de clef
Rangeait la clef dans la commode dans une attitude qui ordonnait
- Ne t’avise pas d’y toucher
Puis se dirigeait vers son bureau sans écouter ma mère
Je crois vraiment qu’il ne l’écoutait pas, je crois
du moins je crois que je crois
qu’il écoutait le bruit des chaussures du professeur dans la remise de l’école, loin de nous comme aujourd’hui dans la clinique
1er étage : SERVICE DES CONSULTATIONS
2ème étage : SOINS INTEN IFS
3ème étage : CHIRURGIE et salle d’attente occupée par des gens plongés dans une apathie anxieuse
Anxiété de la petite fille qui se fixe sur l’absence d’une lettre qui restera la marque de ce moment. INTEN IFS.
La fonction des parenthèses chez Lobo Antunes n’est pas, loin s’en faut, uniquement consacrée au complément d’information. Elles renferment l’être et le cœur, l’amour et la blessure, la cicatrice encore sensible. Si elles peuvent faire penser à William Faulkner c’est uniquement du point de vue formel mais en fait elles n’ont pas du tout la même finalité. Elles disent ce qui compte intimement, ce qui bat encore dans le cœur de la narratrice des décennies plus tard. Si une familiarité littéraire frappe, elle est plus proche de l’Ulysse de Joyce.
[…] et mon père las de nous cherchera la commode, sortira la clef, grimpera les marches comme si nous n’existions pas
(nous n’existions pas)
Comme si nous n’avions jamais existé
(nous n’avons jamais existé pour lui)
Mon père qui grimpera les marches du grenier comme si nous n’existions pas s’enfermera là-haut […]
Et comme dans une litanie sans fin, les phrases tournent autour de répétitions incessantes. Là encore le flux de mémoire impose son rythme. Maria Clara est l’homme de la maison. À l’envi.
Mon père ne m’a jamais laissée entrer ici. Il devait s’asseoir sur cette chaise à bascule et regarder le jardin par la lucarne, le portail, la rue, ma sœur et moi toutes petites jouant les fées sur le bord du bassin. Le dimanche il ouvrait le tiroir de la commode, remuait des papiers jusqu’à entendre le tintement d’un trousseau, montait l’escalier du grenier en cherchant la clef […] et il passait des heures sur cette chaise à bascule […] regardant le jardin par la lucarne, le portail, la rue, ma sœur et moi toutes petites jouant les fées sur le bord du bassin.
La seule butée de la mémoire est l’hypothèse de la mort. Le titre du roman, évidemment emprunté au célèbre poème de Dylan Thomas (Do not go gentle into that good night), l’annonce comme le cœur d’une petite fille qui se rappelle.
Lorsque j’arrivais à la clinique et que je trouvais la porte de mon père fermée
toute porte fermée paraît péremptoire […]
Et l’on pourrait clore avec cette strophe du poème de Dylan Thomas :
Et toi, mon père, là, sur ces tristes hauteurs,
Maudis-moi, bénis-moi de pleurs durs, je le veux !
N’entre pas apaisé dans cette bonne nuit,
Mais rage, rage encore lorsque meurt la lumière
Léon-Marc Levy
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