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N’entre pas si vite dans cette nuit noire, António Lobo Antunes (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 11.03.26 dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Langue portugaise, Roman, Points

N’entre pas si vite dans cette nuit noire (Não entres tão depressa nessa noite escurra, 2000), António Lobo Antunes. Points. 670 p. 8,50 €

Ecrivain(s): Antonio Lobo Antunes Edition: Points

N’entre pas si vite dans cette nuit noire, António Lobo Antunes (par Léon-Marc Levy)

António Lobo Antunes est mort. Il nous laisse un vide littéraire terrible.

Les vagues de la mémoire ne produisent pas un mouvement régulier, un flux soumis à une cadence métronomique. De la bonace apaisée des ports abrités aux vents et marées tempétueux des drames et douleurs, le rythme des souvenirs s’exprime dans un flux continu mais agité, variable, imprévisible. Flux et reflux s’y répondent, s’opposent, se contredisent, s’épousent.

La magie de la phrase d’Antunes est de coller comme une peau à cet apparent désordre qui cache une grammaire élaborée et implacable. Elle enroule le propos dans des méandres serrés et longs, traque le détail, laisse la porte ouverte au jaillissement inattendu, bégaye parfois, comme bégayent nos souvenirs quand on ne sait plus s’ils sont souvenirs ou fabrications imaginaires. La scansion antunésienne est calquée sur le flux des images qui font retour, en laissant place au faux souvenir, au produit du désir, aux interruptions soudaines, au doute, aux flashes visuels figés par le temps, aux parenthèses de rattrapage pour que rien ne reste sur le côté de la narration.

-              Qu’est-ce que c’est ça ?

Observait mon père qui fermait la porte du grenier à double tour

J’ai dit deux tours de clef

Rangeait la clef dans la commode dans une attitude qui ordonnait

-              Ne t’avise pas d’y toucher

Puis se dirigeait vers son bureau sans écouter ma mère

Je crois vraiment qu’il ne l’écoutait pas, je crois

du moins je crois que je crois

qu’il écoutait le bruit des chaussures du professeur dans la remise de l’école, loin de nous comme aujourd’hui dans la clinique

1er étage : SERVICE DES CONSULTATIONS

2ème étage : SOINS INTEN IFS

3ème étage : CHIRURGIE et salle d’attente occupée par des gens plongés dans une apathie anxieuse

Anxiété de la petite fille qui se fixe sur l’absence d’une lettre qui restera la marque de ce moment. INTEN IFS.

La fonction des parenthèses chez Lobo Antunes n’est pas, loin s’en faut, uniquement consacrée au complément d’information. Elles renferment l’être et le cœur, l’amour et la blessure, la cicatrice encore sensible. Si elles peuvent faire penser à William Faulkner c’est uniquement du point de vue formel mais en fait elles n’ont pas du tout la même finalité. Elles disent ce qui compte intimement, ce qui bat encore dans le cœur de la narratrice des décennies plus tard. Si une familiarité littéraire frappe, elle est plus proche de l’Ulysse de Joyce.

[…] et mon père las de nous cherchera la commode, sortira la clef, grimpera les marches comme si nous n’existions pas

(nous n’existions pas)

Comme si nous n’avions jamais existé

(nous n’avons jamais existé pour lui)

Mon père qui grimpera les marches du grenier comme si nous n’existions pas s’enfermera là-haut […]

Et comme dans une litanie sans fin, les phrases tournent autour de répétitions incessantes. Là encore le flux de mémoire impose son rythme. Maria Clara est l’homme de la maison. À l’envi.

Mon père ne m’a jamais laissée entrer ici. Il devait s’asseoir sur cette chaise à bascule et regarder le jardin par la lucarne, le portail, la rue, ma sœur et moi toutes petites jouant les fées sur le bord du bassin. Le dimanche il ouvrait le tiroir de la commode, remuait des papiers jusqu’à entendre le tintement d’un trousseau, montait l’escalier du grenier en cherchant la clef […] et il passait des heures sur cette chaise à bascule […] regardant le jardin par la lucarne, le portail, la rue, ma sœur et moi toutes petites jouant les fées sur le bord du bassin.

La seule butée de la mémoire est l’hypothèse de la mort. Le titre du roman, évidemment emprunté au célèbre poème de Dylan Thomas (Do not go gentle into that good night), l’annonce comme le cœur d’une petite fille qui se rappelle.

Lorsque j’arrivais à la clinique et que je trouvais la porte de mon père fermée

toute porte fermée paraît péremptoire […]

Et l’on pourrait clore avec cette strophe du poème de Dylan Thomas :

Et toi, mon père, là, sur ces tristes hauteurs,
Maudis-moi, bénis-moi de pleurs durs, je le veux !
N’entre pas apaisé dans cette bonne nuit,
Mais rage, rage encore lorsque meurt la lumière


Léon-Marc Levy



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A propos de l'écrivain

Antonio Lobo Antunes

 

Issu de la grande bourgeoisie portugaise, il est élevé dans un milieu aimant. Il devra suivre les traces d'une éducation tout à fait classique de famille portugaise. Il fait des études de médecine et se spécialise en Psychiatrie. Il exercera un temps en psychiatrie à l'hôpital Miguel Bombarda à Lisbonne. Depuis 1985, il se consacre exclusivement à l'écriture.

Son expérience pendant la guerre d'Angola de 1971 à 1973 en tant que médecin, inspire directement ses trois premiers romans : Mémoire d'éléphant, Le Cul de Judas et Connaissance de l'enfer qui le rendent immédiatement célèbre dans son pays.

Il poursuivra son oeuvre avec une tétralogie composée par Explication des oiseaux, Fado alexandrino, La farce des damnés et Le retour des caravelles dans lesquels il fait une relecture du passé du Portugal, depuis l'époque des grandes découvertes jusqu'au processus révolutionnaire d'avril 1974, mettant en avant les tics, les tares et les défauts du peuple qui, au cours des siècles, furent occultés au nom d'une vision héroique de son histoire.

On pourrait réunir les trois romans suivants (Traité des passions de l'âme, L'odre naturel des chosesLa mort de Carlos Gardel) sous le titre cycle de Benfica car il y revisite les lieux de son enfance et de son adolescence dans ce quartier de Lisbonne: des lieux qui sont loin d'être paisibles, des lieux marqués par la perte des illusions, la fin des mythes, des lieux où les chemins se séparent.


A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /