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N’efface pas mes cercles, Emma Marsantes (par Gilles Cervera)

Ecrit par Gilles Cervera le 03.11.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Cette semaine, Les Livres

N’efface pas mes cercles, Emma Marsantes, éd Verdier, 154 pp, 19 € 50

N’efface pas mes cercles, Emma Marsantes (par Gilles Cervera)

 

Cercle de fou

Tout est à garder chez Verdier ! Emma Marsantes y édite à cette rentrée N’efface pas mes cercles.

Comprendre dès la première exergue signée Plutarque que le destin tient du géométrique et du mortifère et à la seconde, éclairante, de Valère Maxime (1er siècle ap JC): Archimède aurait dit en mourant : « N’efface pas mes cercles ».

Géométrique, circulaire, c’est la forme du livre d’Emma Marsantes.

On se croit d’abord dans la Maison vide de Laurent Mauvignier mais on le sait qu’on a pris un an. La saga va plus vite, les phrases sont courtes et le rythme accéléré entre les quatre générations nous perd parfois. On ne se retrouve ni sain ni sauf.

L’histoire est plutôt nantaise. Pornic, pour être précis. Belle propriété, grilles et enlacement de glycines centenaires.

Grande Histoire versus coloniale ou post-coloniale. L’Afrique à portée de fortune du côté masculin et d’infortune, côté féminin.

Le fil court entre les générations. Emma Marsantes écrit vite, pas de temps à perdre dans la transitionnalité : Le sel envahit ses narines, inonde son cerveau, lui brise les poumons. Il se débat, remonte à la surface, suffoque. Il est roulé par une seconde lame, et disparaît de nouveau. Léonie pousse des hurlements qui terrifient ses filles. Elle se précipite, empêtrée dans sa robe et se met à nager vers son fils. Quand elle l’empoigne enfin, il flotte sur le ventre.

Bertrand, le seul garçon, la promesse d’Émile Bratard, fini, terminé, enterré.

Cette mort est une prémisse même si le mot supporte mal le singulier. Toute mort l’est…

C’est un cortège éberlué et mutique. Bratard monte les marches du perron et traverse le hall vitré pour aller poser son enfant sur la méridienne du salon d’apparat, minutieusement. Bertrand dégorge là sur le satin soyeux.../..

On pleure. On s’étreint on tombe à genoux. On réclame moins de bruit. Monsieur le curé fait son entrée. C’est le charivari des rites du chagrin.

On le disait que c’était mené goupillon battant.

On le disait que le roman se lance à fond. Pas de fondu enchaîné ni de diversion, tout fonce, nous propulse, nous évacue beaucoup car les morts ne traînent pas. Cinq générations font spiraler le temps et tanguer les gens. Peu en réchappent.

Si ce n’est pas la mort, la folie est en embuscade. Au féminin en général.

Prêtant donc à interprétation. On a lu Mon prénom est Elisabeth d’Adèle Yon, on sait ce que folle veut dire. On a su pour Camille Claudel, on ne nous fait plus le coup qui fut le sort des femmes bourgeoises, corsetées, endomiciliées, filons deux générations plus tard, sous emprise.

« Qu’est-ce que vous foutez de vos journées ? Secouez-vous ! Cela va mal finir ! »

Elle a oublié d’aller chercher le costume chez le teinturier. Stanislas a rapporté un mauvais bulletin de notes. Mia a renversé de la grenadine sur le canapé neuf. Bertrand s’emporte. Elsa ne dit rien, elle supporte, elle courbe l’échine.

Il dit que ça finira mal. On est prévenu. Elle aussi. Ça finit mal.

Le drame est dans le ver et le fruit est pourri.

On sent que les choses et les liens dégénèrent. De guerre mondiale en guerre mondiale, de retour d’Afrique en départ pour Saïgon, c’est du lourd, des grues et des machines à transporter. On sent le lourd qui va tout dévorer. Presque plus rien de léger, sauf, on le redit, le style. Vibratoire, effluent.

« Vous avez remarqué pour Geneviève ? Le coquard ? C’est une mégère. Elle pousse Robert à bout. Il ne se laisse pas faire, heureusement. »

Maisons de repos, hospitalisations, clinique huppée, bain glacé, des contentions, une invention américaine avec de l’électricité, le roman traverse les évolutions de la maladie mentale et ses réponses différentes. La folie change de caractéristique à chaque époque, chacune a ses symptômes mais la famille reste son fournil si l’on parle de pain qui lève ou son haut-fourneau si l’on pense au métal en fusion.

Toujours les femmes douillent en première. Le sale quart d’heure est systémique et dure depuis des millénaires. La culture du viol est une culture misogyne, antiféministe, point c’est tout. Une culture d’humanité et, on le découvre, d’infantisme (cf Chester Pierce). Toutes les dominations s’y ressourcent et tout y ramène, génération après génération, enfance blessée après enfance vexée, humiliée, méprisée.

Quoi qu’il en soit, Maxime, en « bon père de famille », légalement, la tient. Il possède tous les droits, gère ses biens et décide pour elle. Force à la loi, sur un ultime éclat où elle a mis en péril un vase de la dynastie Qing, il la fait interner.

Emma Marsantes avance. On la sent venir. Elle vient, elle est là au bout des dynasties de Bratard, un peu plus latérale si l’on est sensible aux anciennes hiérarchies ! La Loire est le fleuve royal et les affluents qui l’abondent n’ont droit qu’à abonder. De même dans ces répétitions générationnelles. C’est la femme qui prend ou la sœur qui devient cette femme qui ne peut plus souffrir le plaisir autrement qu’en souffrant.

On époussette les miettes et on s’essuie la bouche.

Antoinette aurait-elle été abusée ?

« Maman, on va y aller. On doit récupérer les enfants au tennis. »

Tout est là. Retenu. Silencieux. Macérant dans les bouches, incarcéré dans les têtes. L’homme est péremptoire et obscène, il a un statut, il est inaccessible et à tous coups emporte le morceau : « papa avait un sexe énorme. Il faisait pleurer maman quand il la pénétrait ».

Le roman qui est bien indiqué ainsi, sous le titre et le nom de l’auteure, nous a prévenu. On ira d’un cercle à l’autre jusqu’au dernier, aujourd’hui, celle qui écrit qu’elle est le cercle. Qui rompt le silence, qui crie avec l’écrit. On la lit, on est lié.

La famille est ce nœud qui se serre de plus en plus serré.

L’une par un lacet au radiateur, la mère, épuisée, exsangue, méprisée et niée et la petite fille par son frère.

L’inceste de citron, oui, fait briller longtemps les yeux. Il aveugle.

Elle voit Mia agenouillée contre le ventre de son frère. Ils tournent la tête vers elle. Aucun d’eux ne dit rien. Marguerite recule.

Le lendemain, elle a parlé à ses deux filles.

Irène est sûre qu’elle s’est trompée. Elsa se remémore la clé tachée de sang et le château de Barbe-Bleue.

Elle demande : « Pourquoi es-tu entrée » ?

La culture du silence ne se fait pas sans complicité. Les femmes entre elles ont longtemps hyperbolé la culture des hommes.

Ne pas savoir. Ne pas voir. Faire comme si. Se taire. S’enterrer vivante.

La mère se suicide, la fille ne s’en remet qu’en écrivant un livre.

Pour tous, salvateur. Politique. Poétique. Un livre où les cercles ineffaçables se resserrent et donnent à dire, à voir, au plus cru, au plus sauvage et insensé, au plus archaïque et violent, notre civilisation des grands parcs, des riches trumeaux et des épais tapis.

Écrire ou ne plus remettre les crimes d’hommes sous le tapis.

Qui aime bien viole bien. Qui aime bien subit bien. Le dénoncer détruirait l’équilibre. Problème de vocabulaire. Câlins, caresses, jeux et petits secrets, tout laisse à croire que l’on s’amuse ensemble, qu’il y a du désir, qu’il y a réciprocité. La société boit l’inceste de citron, c’est désaltérant, on frissonne.

En finir, non ?

 

Gilles Cervera


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A propos du rédacteur

Gilles Cervera

 

Gilles Cervera vit entre Bretagne et Languedoc.

Instituteur, psychanalyste,

Auteur de :

L'enfant du monde et Deux frères aux éditions Vagamundo

Les Mourettes, Pension(s) aux éditions Un ange passe

Pour les enfants aux éditions Un ange passe