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Monsieur Romain Gary - Alias Emile Ajar – aux bons soins du Mercure de France, 26 rue de Condé Paris VIe, Kerwin Spire (par Laurent LD Bonnet)

Ecrit par Laurent LD Bonnet le 12.02.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Monsieur Romain Gary - Alias Emile Ajar – aux bons soins du Mercure de France, 26 rue de Condé Paris VIe, Kerwin Spire – Gallimard - 234 p, 20,50 €.

Monsieur Romain Gary - Alias Emile Ajar – aux bons soins du Mercure de France, 26 rue de Condé Paris VIe, Kerwin Spire (par Laurent LD Bonnet)

Kerwin Spire (1986 -) diplômé de Sciences Po Aix-en-Provence, docteur en littérature française de l’Université Sorbonne-Nouvelle et énarque. Auteur d’une thèse de doctorat (Romain Gary Écrivain Politique, 2014), il a collaboré au projet Romain Gary dans la Bibliothèque de la Pléiade. Puis a publié aux éditions Gallimard le triptyque : Tome 1, Monsieur Romain Gary, Consul général de France (2021) - Tome 2, Monsieur Romain Gary, Écrivain-réalisateur (2022) – Tome 3, Monsieur Romain Gary, Alias Émile Ajar.

Romain Gary, la voie royale.

Il faut reconnaître à Kerwin Spire, outre les sérieux fondamentaux méthodologiques que lui a conférés sa formation universitaire, la maîtrise de trois formes d’intelligence : celles du récit, de l’écoute et de la stratégie.

La première, la plus ardue à mettre en œuvre, étant le propos de cet article, je ne dirai que quelques mots des deux autres.

Intelligence stratégique. Paraphrasons un grand cliché critique : “On ne sort pas indemne de Science Po.” On y apprend à coup sûr l’art de l’essai transformé : si une petite quarantaine de thèses ont été, pour tout ou partie, consacrées à Gary, vraiment très peu ont permis à leurs auteurs d’accéder au Graal du doctorant, le passage de l’“objet thèse” – connu pour ses rebonds erratiques – entre les lointains poteaux de la littérature générale. Kerwin Spire a su le faire, fortement stimulé en cela par son directeur de thèse Jean Yves Guérin, déjà trois fois présent chez Gallimard. Intelligence de l’écoute, donc, et c’est tant mieux, car même si la thèse est fort intéressante (17 € à verser aux bonnes œuvres de Sorbonne Paris 3), elle reste, d’une part un austère travail universitaire, d’autre part essentiellement consacrée au premier volet du triptyque chez Gallimard, l’écrivain politique. On y trouve cependant d’intéressantes correspondances de Gary au cours de sa vie dans les milieux d’ambassade, depuis 1947 à Sofia, jusqu’à Los Angeles et après. Et on se prend à regretter que cet angle d’étude, “Écrivain politique”, ne puisse faire l’objet d’une adaptation en récit. Gros travail en perspective, sûrement, mais dans l’époque que nous traversons, la voix de Gary paraît plus d’une fois visionnaire. La minimiser serait un oubli, si ce n’est une erreur.

Intelligence du récit. Kerwin Spire dispose de ce talent. Au temps présent, il articule la narration linéaire en trois parties, chacune scindée en mini chapitres aux titres incitatifs qui scandent l’histoire Ajar en la faisant débuter et se terminer au 108 de la rue du Bac, adresse du coupable et de la victime. L’épilogue tend le micro à Paul Pavlowitch, le neveu de Gary qui accepta de jouer le rôle d’Ajar. Et c’est justice, car l’homme est séduisant, distancié, aujourd’hui un vieux monsieur qui se souvient avec beaucoup d’émotion de cette “affaire” qu’il résume volontiers par un : “On s’est quand même bien marrés” ; et qui a récemment rendu hommage à l’époque et à Gary dans “Tous immortels” (Buchet-Chastel). Cet homme a aimé la littérature, on sent chez lui une vision, un flambeau – “l’effet de l’œuvre”, seule et magistrale, parlant d’elle-même – qu’il regrette, parce qu’intransmissible ; sa fille Julia, tente aujourd’hui d’élever sa Tribu d’auteurs. On est passé de la bibliothèque-catalogue à la poulaille de batterie. Le texte, rien que le texte, a-t-on envie de crier.

Quoi qu’il en soit ce MONSIEUR ROMAIN GARY se lit comme on déguste un tiramisu : le lecteur sait ne pas être chez un grand maître des arts culinaires, mais guidé par un hôte qui sait recevoir et s’adonne avec intérêt et sérieux à sa tâche. La narration est simple, intelligente, sans fioritures, humble en somme. C’est son charme. Et on se concentre d’autant plus facilement sur les faits, l’affaire Ajar.

Et justement ! C’est en refermant le livre, que nous gagne une question : que nous apprend ce récit ? On soupçonne un “pas grand-chose”, tant le sujet a été exploré. On veut bien croire l’éditeur, qui en quatrième de couverture nous annonce des archives inédites, mais nous sommes tout de même avertis par l’auteur que MONSIEUR ROMAIN GARY est “le récit de ce que la presse a alors présenté comme une affaire”, tout en étant inspiré de “faits réels”, lesquels n’en demeurent pas moins l’objet d’une fiction, qui tout de même se trouve équipée d’un nombre conséquent de sources (non renvoyées depuis le texte) ayant servi à la conception du propos. Bref, nous voici avec un sacré récit fondé sur de l’inédit qui n’en est peut-être pas… tout en se donnant l’air d’en être. L’art de la fiction éditoriale constituerait le matériau même d’un roman passionnant qui reste à écrire. Gageons qu’il frôlera les mille pages, et aura peine à se faire éditer.

En attendant, peu importe, ressent-on, car le bon coup de Kerwin Spire (au-delà d’être référencé comme écrivain grâce à trois charmantes fictions sur la vie du beau monstre Gary) c’est d’avoir bien raconté, et de l’avoir fait sans surplombance universitaire, avec sensibilité. Les dialogues sont, ou très bien rapportés, ou bien reconstruits, on ne sait jamais, c’est le charme de l’écriture sous disclaimer.

Extrait (Paul est déjà Ajar depuis Gros-Câlin) : “Assis sur le siège passager, Gary – tout de cuir vêtu – suffoque tant qu’il se penche à la portière pendant que Paul conduit. Il est venu de Cahors à Toulouse récupérer son “oncle”, comme il dit. Perdu dans ses pensées, il ne pipe mot face à son neveu qui lui raconte enfin la Suisse : Tu aurais vu la tête de Cournot, rit-il au volant.

Après avoir dépassé le panneau Montauban, il lui annonce la nouvelle : Dans ton roman Adieu Gary Cooper, le personnage de la fille, Jess, écrit un livre qu’elle intitule La tendresse des pierres ?

— Merde ! Tu es sûr de toi ? C’est foutu ! s’emporte Gary.

Comme pris de panique, redoutant par-dessus tout d’être démasqué par la critique, l’écrivain prend une décision : Je vais demander à changer de titre… Tu vas immédiatement appeler le Mercure, et en exiger un autre !

Et les dix-huit mille exemplaires de La tendresse des pierres, déjà imprimés (selon l’éditeur Cournot qui renâcle), partiront au pilon. Le roman renaîtra en août sous le nom La vie devant soi. Titre imposé par Cournot à Gary qui est à Majorque. Il aurait préféré La Goutte d’or.

On embarque. C’est indéniable. Aussi dans la psychologie d’un Gary qui n’est ici qu’effleurée, mais qui intéressera tout auteur confronté au devenir de sa création : Qu’a-t-on à dire ? Ai-je encore à dire ? Ai-je des lecteurs ? Gary a repoussé les réponses jusqu’à l’extrême, se jouant du système éditorial pour qui l’obsolescence programmée du créateur fait partie du modèle économique ; système qui reçut le génial pied de nez du grand Clown Lyrique, sans même y réfléchir plus que cela, si ce ne fut de récolter un des plus beaux fruits de l’Arbre à buzz générateur d’affaires, qui donne encore et toujours, et broya pourtant Mathieu Kacew, quand il comprit qu’après une seconde réinvention de lui-même, in fine, il avait tout dit.

Il n’est pas de roman dont on puisse dire qu’il a changé le monde, disait Gary dans Pour Sganarelle, mais il est de bons récits qui enrichissent la connaissance en l’éclairant différemment. Rien que pour cela, Kerwin Spire gagne un premier galon. Voyons la suite. Écrivain, éditeur, sous quel nom ?


Laurent LD Bonnet



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A propos du rédacteur

Laurent LD Bonnet

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Laurent LD Bonnet est un auteur français dont les premières nouvelles paraissent en magazine en 1998. Engagé dans l'écriture d'une Tétralogie de la quête, il signe son premier roman,  Salone (Vents d’ailleurs 2012), sur  le thème de la vengeance, prenant pour cadre l'histoire de la Sierra Leone de 1827 à 2009. Salué  par la critique, le roman obtient le  Grand prix du salon du livre de La Rochelle, puis le prix international Léopold Sedar  Senghor. Son deuxième roman Dix secondes (Vents d’ailleurs 2015), aborde le thème de la rencontre amoureuse, avec un clin d’œil décalé au poème de Baudelaire, "À une passante". Le dernier Ulysse,

(les défricheurs 2021) troisième roman de la Tétralogie, interroge la créativité comme essence même d'une humanité submergée par la dérive marchande. L'engagé (les défricheurs 2022), essai pamphlétaire, est un dialogue intérieur avec Jack London. En 2021, la revue Daimon lui a consacré un numéro (Les évadés) comprenant plusieurs nouvelles inédites.

Lien : www.laurentbonnet.eu