Mélanippe la philosophe, Séverine Auffret (par Yasmina Mahdi)
Mélanippe la philosophe, Séverine Auffret, collaboration de Geneviève Javary, 352 p., éd. des femmes – Antoinette Fouque, avril 2026, 10€
Edition: Editions Des Femmes - Antoinette Fouque
Séverine Auffret (agrégée de philosophie, essayiste, couronnée du prix Simone Veil en 2018), exhume les traces effacées de la pensée philosophique des femmes dans l’Antiquité grecque. Et ce, à travers les fragments d’une œuvre d’Euripide (vers 480 avant J.-C.-406 avant J.-C.), intitulée Mélanippe la philosophe et Mélanippe la prisonnière. Le manuscrit d’Euripide, abîmé, quasi perdu, traite, dans son théâtre, d’une femme savante : « Mélanippe (…) une figure effacée - tronquée, morcelée, mutilée » ; une curieuse coïncidence de destins communs entre l’affirmation philosophique de la fiction poétique d’une femme de l’Antiquité à travers un texte théâtral et la quasi disparition de l’ouvrage original.
Séverine Auffret choisit ces textes (ce qu’il en reste), à un moment où la discipline savante (la philosophie) n’est pas encore définie. L’autrice relève comment « aux origines de la philosophie », les femmes ont été ridiculisées, évincées puis censurées et invisibilisées dans leur participation active à la littérature. À partir du grec ancien, Séverine Auffret démontre la façon dont le sens du vocabulaire, des mots, se métamorphose, « minore ou majore » le féminin. Elle démontre ainsi la manière dont les philosophes ont défini et genré les catégories, en instaurant leur « conformité », c’est-à-dire, une obligation à la soumission d’un unique décret.
Aristote, dans L’Art de la Rhétorique, classifie et compartimente les protagonistes du drame par genre, en « hommes, femmes, esclaves ». Notons la définition du CNRTL, 2012 : « Catégorie : Genres ou divisions premières de l'être (substance, qualité, quantité, relation, temps, lieu, situation, action, passion, savoir) ». Par conséquent, les individus sont rangés sous forme de catégories, aux caractères figés, immuables, d’archétypes. Néanmoins, dans la pièce d’Euripide, « la logique en travail dans Mélanippe paraît quelque chose de plus archaïque, non encore marqué par la logique « uniste » de la culture, ou plus exactement de la civilisation, qui joue si bien dans l’« antagonisme mimétique ». Aristote voit un instinct fondamental de la mimèsis, une dynamique par laquelle un ou des individus incorporent le monde de manière presque automatique et il en établit une hiérarchie ontologique.
Mélanippe est la petite-fille du centaure Chiron, lequel est « parfois considéré comme l’ancêtre mythique des philosophes ». Cette poétique puise également « à cette source de vérité, du divin et du merveilleux (…) pour Mélanippe (…) fille d’Hippé (…) petite-fille du sage Chiron le Centaure ». Puisqu’il s’agit d’un ancêtre Centaure, il faut remarquer que la présence du cheval traverse l’histoire des mythes et des fables. L’autrice aborde les thèmes moraux de la tragédie, tels que la prohibition de l’inceste, la construction des clichés du masculin et du féminin, le phénomène de la gémellité (vu comme une monstruosité) et le thème de l’aveuglement. Ce sujet pensant décrié, la femme philosophe, est la figure inaugurale du « texte d’Euripide [qui] est tout ensemble, et sans que l’un affecte vraiment l’autre, et misogyne et « féministe ».
Hélas, en Occident, la femme philosophe a été enfermée dans la pire des prisons : l’effacement. « Au XVIIIe, puis au XIXe siècle, se forgeront de nouvelles idéologies de la femme, visant à séparer, drastiquement, « le féminin » d’une part, de l’autre le théorique, l’idéal et la raison » ; et ceci, chez « les penseurs de la plus haute rationalité ». Séverine Auffret dénonce à ce propos les « apories » et les « faux pas » de presque tous les philosophes, leurs « jugements sexistes manifestes ». Elle note « l’oubli » (idéologique), par exemple, de Hegel, ainsi que de « tous les moments intérieurs » de la philosophie, et de « l’oubli postcartésien de toute une philosophie arabe et juive qui fut aussi européenne (andalouse), quand bien même la philosophie européenne a forgé ses catégories dans l’averroïsme ».
Les récits morcelés des textes en fragments d’Euripide (Mélanippe la philosophe et Mélanippe la prisonnière) prennent source dans une théogonie au féminin. Ainsi le monde, l’univers entier, est nommé par deux femmes, dont l’une, Hippo est la mère de Mélanippe et l’autre, Mélanippe, sa fille, lors d’un rite d’initiation. Séverine Auffret précise, en notes en bas de page : « Tout le travail dramatique d’Euripide, en dessous du texte, consiste à ronger les catégories grossières, à brouiller les limites du genre. La sagesse (sophia) de Mélanippe se situe au-delà du « bien » et du « mal », grossièrement pensés. Un tel discours « renversant » a pour but de se donner d’autres sentences, mais d’acheminer vers le questionnement ».
Dans la cité d’Athènes, les femmes n’avaient aucune part à la citoyenneté. Vingt ans après la mort d’Euripide, « Platon vient de fonder l’Académie : la philosophie s’est faite institution ». Le mythe de Mélanippe va se répercuter en échos (plus ou moins déformés), chez les poètes, les tragédiens et les philosophes, qui vont dresser une légende du féminin. Or, cela va aboutir à invisibiliser définitivement les femmes de pensée dans un état de guerre permanent : « ho philósophos, le philosophe, ce masculin qui va grever le mot dorénavant pour des siècles ».
Les extraits des textes de Mélanippe la philosophe sont juxtalinéaires, en grec et en français. Mélanippe la philosophe « est un des coups de cœur 2024 des bibliothécaires de la ville de Paris ».
Yasmina Mahdi
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