Identification

Méditations sur Don Quichotte, José Ortega y Gasset (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres le 09.03.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Espagne

Méditations sur Don Quichotte, José Ortega y Gasset, trad. Mikaël Gómez Guthart, éd. Fario, coll. Pérégrines, 2025, 150p., 17€50

Méditations sur Don Quichotte, José Ortega y Gasset (par Didier Ayres)

Le premier livre de José Ortega y Gasset constitue le premier pas d’une philosophie espagnole encore assez peu connue en France, sinon reconnue, et le premier pas tout court pour le philosophe. Il est constitué de trois parties distinctes : d’un préliminaire, qui représente un quart de l’ouvrage, et de deux méditations d’un volume équivalent. Chacune des deux méditations sont marquées par l’élévation de la pensée de l’auteur vers des domaines esthétiques, culturels ou rationnels.

Ma difficulté, je l’avoue, c’est que ma formation philosophique n’est pas savante. Je me suis forgé une connaissance de la philosophie grâce à mes lectures et certains apprentissages connexes à mes études universitaires. Je suis plus artiste que philosophe - mais des exemples comme celui de Nietzsche font bien tomber les barrières… Donc j’ai essayé de lire l’opus comme je l’aurais fait d’un ouvrage littéraire. Au reste, cette écriture du début du XXème siècle est très moderne ; elle évoque l’herméneutique de Derrida ou la langue de Foucault. C’est une écriture qui se déplie, qui joue sur de doubles entendements, qui épaissit la réalité et rend plus pleine la compréhension du monde.

Ce qui semble constant, c’est que l’auteur est mû par le désir de comprendre, de mettre en relation, d’exprimer un sentiment intellectif. Le but de ses méditations est bel et bien de nous faire comprendre les limites du réel, ou bien la réalité de la folie, de l’appartenance humaine au mythe, où le surnaturel interroge ; quelle plus belle métaphore que celle de Don Quichotte !

En ce sens, je considère que la philosophie est la science générale de l’amour : dans la sphère intellectuelle, elle représente la plus grande impulsion vers une connexion universelle. À tel point qu’elle met en évidence une nuance de différence entre comprendre et simplement savoir. Nous savons tant de choses que nous ne comprenons pas ! Toute la sagesse des faits est, à strictement parler, incompréhensible, et ne peut se justifier qu’en se mettant au service d’une théorie.

Cette philosophie idéaliste (on pourrait peut-être avancer prudemment, subjectiviste) est positive, non dans le sens scientifique, mais par son engouement, son enjouement pour la vérité. Elle est tournée vers la vérité (en n’hésitant pas notamment à disserter sur l’idée chez Platon). Elle agit par intuition, en direction du plaisir esthétique. C’est en cela qu’elle est très prenante et passionnante.

Il y a du caché dans les choses de l’esprit, dans les idées, les concepts, et le rôle de l’écrivain spiritualiste est de fournir à sa pensée quelque chose de plus vaste qu’elles, qui agrandit l’horizon humain, dont le but philosophique est de souffler de l’intérieur toute parole utile ou rationnelle.

Voilà que la pensée devient à présent un faune dialectique poursuivant l’essence de la forêt comme l’on poursuivrait une nymphe fugitive. Lorsque la pensée palpe le corps nu d’une idée, elle ressent une jouissance très proche la jouissance amoureuse.

Ici, pas de dialectique des classes, mais une relation duelle entre le vu et le non vu, entre le su et le non su, entre la connaissance et l’ignorance. Par ailleurs, la réalité vient à l’individu de façon personnelle, et chacun éprouve à sa manière le réel, dans son for intérieur. Il s’agit pour le philosophe de faire l’expérience de la profondeur, du plus dense, des plis d’une langue qui témoignerait d’une vraie nature poétique. Ainsi le choix de l’herméneutique du Don Quichotte, exerce un éclairage sur la culture méditerranéenne, sur l’hispanité dont J. Ortega y Gasset se fait le chantre (mais qui n’oublie pas les apports germaniques).

Car c’est ainsi que nous devrions finalement appeler la claire aptitude attribuée à notre mer intérieure : sensualisme. Nous sommes de simples supports des organes de sens : nous voyons, entendons, sentons, touchons, goûtons, ressentons le plaisir et la douleur organiques… Avec une certaine fierté, nous répétons l’expression de Gautier : « Le monde extérieur existe pour nous. »

Oui, c’est une philosophie de l’expérience sensible, capable de resserrer la pensée du divers des sensations, des sentiments humains ; philosophie qui subsume le sens de l’être à la compréhension intérieure. Philosophie de l’examen, de l’agrandissement sensible du monde où prime une intuition esthétique.

Ainsi, la pensée de Ortega y Gasset prend part à la grande question des mythes, car dans sa méditation il soulève le difficile problème de la naissance du roman, dont il exclut l’épopée. Le réel formant du mythique, le mythe comme matrice de la réalité. Oui, ce livre célèbre l’importance du monde symbolique, symbolisme de l’univers entier.

Concluons avec lui :

Il n’y a rien de plus illégitime que de rapetisser le monde par nos manies et nos aveuglements, de diminuer la réalité ou de supprimer par l’imagination des pans de ce qui est.


Didier Ayres



  • Vu: 222

A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

Lire tous les textes et articles de Didier Ayres


Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.