Ligne de feu, Arturo Perez-Reverte (par Gilles Cervera)
Ligne de feu, Arturo Perez-Reverte, nrf, 649 pp
Ligne de feu, livre de feu
L’œuvre d’Arturo Perez-Reverte est considérable.
De sagas en séries historiques, Perez-Reverte éblouit. Par son sens du détail, ce qu’on pourrait nommer sa technique de précision, une science à part. à mi-chemin entre journalisme, son premier métier, reporter de guerre, il en fut, et le roman total dont la focale est autant large et universelle que microscopique et infinitésimale. Balzacien au plus contemporain du terme !
Ligne de feu paraît dans la célèbre Collection Du monde entier de Gallimard.
Nous sommes fin juillet 1938 et l’Èbre est à franchir.
La bataille de l’Èbre serait en Espagne ce que notre Verdun raconte à nos consciences, rien qu’à prononcer ses six lettres de sang et de feu, de mort et de cendres.
L’Èbre est à franchir, un verrou catalan de cette guerre d’Espagne entamée depuis deux années et qui a vu Belchite ou Teruel tomber.
Tomber ?
À la guerre, a-t-il appris en voyant mourir les hommes, on pense moins avec la tête qu’avec les yeux.
Perez-Reverte a la formule puissante. Il nous convainc à chaque page de ce long roman qui en compte plus de six-cents. Il nous convainc de lire encore, ne pas s’arrêter, se laisser aller à ce feu où chaque ligne flambe.
Il n’y a pas de bonne guerre ni de guerre juste. Une guerre civile est sans doute de l’ordre du pire. Se battre dans la même langue. Perez-Reverte fait tourner fou son lecteur en le faisant être d’un côté et de l’autre. S’identifier tour à tour aux deux côtés de la folie. On est Républicains avec les Républicains. Du reste, avouons qu’on l’est davantage mais rien ne nous freine pour nous attacher au menuisier embarqué de l’autre côté, pour qui, pour quoi, n’a-t-il pas un moment voté à gauche dans son quartier de Madrid ?
Gorguel voit, stupéfait, le chapelet de décharges devant lui, et la nuit entière est déchirée d’éclats et de détonations. Il n’a toujours pas de fusil ; d’ailleurs, il ne saurait qu’en faire. Des grenades tombent, ce qui indique que les autres sont beaucoup plus près qu’on ne s’y attendait, à quelques mètres. Dans le vrombissement des balles qui passent, frappent les pierres, les arbres et, sinistres, claquent dans la chair, les hommes crient et la troupe se débande.
« Prenez ça, fascistes…. Saloperies ! » leur crie-t-on d’en face.
La guerre d’Espagne est la pire et inguérissable maladie du XXème siècle. Qui annonce Staline et Hitler, les deux monstruosités, prémices de tant d’autres et faisant suite à beaucoup. L’Espagne nous mine et nous minera longtemps, nous, les Européens.
Perez-Reverte fascine autant qu’il révulse.
Que fait-on, lecteurs à rester sous ces feux contraires, dans ces idéologies morbides et adverses, folles l’une et l’autre, que reste-t-on à lire des après-midis sous ce nuage de poudre, parmi ces chairs calcinées, ces oliviers que les grenades arrachent ou sous ces tanks aux roues qui crament quand la bouteille enflammée les atteint ? Le lecteur est pris de haut-le-cœur et sans doute n’est-ce rien, chochotte, à l’aune de ce que ces femmes et ces hommes ont enduré. Perez-Reverte a documenté son roman avec une précision entomologique. À la manière d’une série moderne, sa caméra des mots suit le destin de chaque côté avec les mêmes empathies, les mêmes chagrins quand l’un y reste, déchiqueté, injustement, toujours injustement. Ils seront trente ou quarante mille à rester dans ce recoin d’Èbre. Cent mille blessés ou déracinés.
Combien de fois la passerelle sera reconstituée par les pontonniers et explosée par l’aviation franquiste ?
Ce n’est pas elle qui va s’émouvoir d’un Maure liquidé. Même si le malheureux a les mains attachées derrière le dos.
Un jour, se dit-elle en regardant le cadavre, quand le monde sera meilleur qu’il ne l’est aujourd’hui, même les gens comme cette charogne qui pourrit au soleil seront rachetées par la lutte finale, avec la justice, le pain, l’éducation et la culture.
Voilà le côté de cette belle Pato, cheveux courts, qui pourrait être notre sœur et qu’on voit vivre avec sa technicité et son ingéniosité, affrontant la solitude du front qu’elle traverse pour tendre des câbles permettant de communiquer entre états-majors ?
De son côté, Marx est dieu, Staline son saint et la lutte finale un horizon.
De l’autre, dieu est dieu tout simplement. Un curé bénit chaque soldat plusieurs fois avant qu’il ne monte au carnage. S’il ne revient pas, parfois, il est enterré sans bénédiction. Pas le temps. Trop de cadavres à traiter.
D’un côté le marxisme avec des commissaires politiques assez moscovites et carrément paranoïdes : « Ne commençons pas, mon vieux… On va pas passer notre vie à chercher des traitres sous chaque caillou. »
Dans le camp d’en face, foi et force !
La guerre, se dit Pardeiro tout en regardant le sergent s’éloigner, est surtout une question d’arithmétique : Dieu aide les méchants quand ils sont plus nombreux que les bons.
Les mètres sont gagnés. Perdus. Regagnés. Les maisons conquises, perdues, reconquises, anéanties. Le roman épuise et les pitons qu’on conquiert, le village qu’on habite, brûle. Les cloisons mitoyennes de Castellets sont percées pour que s’y faufilent les hommes. Le face à face est à tous coups une mort en face.
Ils ont faim, ils ont soif, ils manquent de tout. Ils savent qu’il vont mourir. Ils se demandent ce qu’ils font là. À quel moment ils rentreront serrer leur mère, embrasser leur amoureuse, moissonner. C’est la même histoire de toutes les guerres. Perez-Reverte tient son stylo comme d’autres un scalpel. Le roman est lyrique et clinique.
Le roman est épique, tellement dérangeant. Les héros se font face, se tuent tout en s’admirant, car ils peuvent être du même village, parler le même dialecte :
-Bien, aussi gauchos qu’ils soient. En vérité, on ne s’est pas dit grand-chose. Une petite remarque, comme ça, en passant. On dirait bien qu’on leur a fichu une raclée.
- Ils avaient l’air de quoi ?
-Pas mal dans leur genre. Des types qui n’ont pas froid aux yeux.
- Communistes ?
-Je suppose. Il y en avait deux avec des foulards rouges. Sûr que ce ne sont pas des enfants de chœur, plutôt des bagarreurs comme nous…
La guerre est moche. Elle transforme :
Personne n’est comme ça avant de le devenir.
Résumons : On savait des guerres civiles qui explosent les familles, les villages. On savait de ces verrous qu’il faut passer. On savait qu’en passant l’Èbre, ou la Meuse, ou Le Dniepr, peu importe le nom du fleuve, le sang colore ses flux, ça, on le savait.
On croit qu’on peut en comprendre dans ce roman d’histoire actuelle, de ce qui se passe dans les cent conflits du monde, en ce moment-même. Au Tigré, au Soudan, au Yemen et à travers tant de vallées sèches à traverser au péril de son corps et de sa pensée. Pense-t-on quand on court ?
C’est bizarre. C’est courir le long du fil d’un rasoir. C’est littéralement ça, courir.
Le fascisme a gagné en Espagne. Il gagne souvent car on le voit depuis le fond des tranchées jusqu’au faîte des états-majors, la gauche se prend les pieds dans la gauche alors que la droite, ici, les Carlistes, foncent tout droit avec une seule et unique croix pour fusil et des chefs sans état d’âme. Ou peu !
Ce roman n’est pas manichéen. Il est plutôt nietzschéen, c’est-à-dire de nuances ! Il nous promène. On voit l’homme qui est double ou triple et si seul, si seul toujours face à la puissance qu’il n’a pas.
Gilles Cervera
- Vu: 183

