Les rêves ne vieillissent jamais – Gérard Guégan (par Philippe Chauché)
Les rêves ne vieillissent jamais – Gérard Guégan – LettMotif – 142 p. – 19,90 euros – 11/08/26.
Ecrivain(s): Gérard Guégan
« Dans Rio Bravo, en 1959, il avait trouvé sa silhouette définitive. Il était la justice et la rigueur, l’ours qui faisait fondre le cœur des femmes et qui, trois ans plus tard, se sacrifierait pour l’une d’elles (L’Homme qui tua Liberty Valance) en lui offrant la légende au lieu de la vérité. »
Comme certains romans, Les rêves ne vieillissent jamais. Notre mémoire fertile et joyeuse leur offre une lumineuse réception. Ce court et brillant petit livre est un album de souvenirs que Gérard Guégan feuillette pour nous et pour lui. Il y a les années politiques, les années cinématographiques, celles de d’éditeur et de l’écrivain observateur de l’Histoire et façonneur d’histoires, elles se croisent et se nourrissent tant cet homme, témoin d’un monde ancien, a vécu mille vies, mille rencontres et mille passions. Nous sommes à Marseille, où l’auteur est né et a fait ses premières armes d’amateur de cinématographe, terme préféré à celui de cinéphile, au ciné-club il croise Alexandre Astruc venu y présenter La Splendeur des Amberson, et se met en route une machine à admirer : Nicolas Ray, Richard Brooks – Plaidoyer en faveur du relatif, son cinéma était aussi le cinéma de l’éclatement des chairs et du naufrage des sentiments -, Robert Aldrich et Samuel Fuller, des cinéastes qui suscitaient à cette époque quelques amusantes passes d’arme dans les revues spécialisées, Les Cahiers du Cinéma et Positif.
Les rêves ne vieillissent jamais est aussi le livre des rencontres intenses ou brèves, des amitiés, des liens tissés qui se sont parfois distendus : Jean Eustache – Nous raffolions aussi de la Série noire, des hussards (Blondin et Nimier auxquels j’avais ajouté Vailland) et du Céline de l’après-guerre. -, Michael Cimino, Jean-Daniel Pollet, ou encore à Carmel, entre restaurant et pêche au gros, Clint Eastwood. Ces instants volés au Temps retrouvé sont admirables, touchants, vivifiants, tant ils évoquent, ces films vus et parfois revus dans des ciné-clubs, à la télévision du dimanche soir, ces cinéastes admirés, ces acteurs qui faisaient d’un regard, d’une présence à l’image, fondre la pellicule, ce qui est aujourd’hui inimaginable à l’ère du numérique. Le talent naturel de Gérard Guégan, le faisait ainsi passer de Godard à Aldrich, de Bergman à Stallone, de John Ford à John Ford, à tout seigneur tout honneur. N’oublions pas ces acteurs qui s’affichent sur la couverture du livre, qui ressemble d’ailleurs à une affiche de cinéma : Judy Garland – Je veux bien crever mais en dansant, et sous tes couleurs. -, John Wayne qui l’accompagne, comme nous accompagne celui que l’on surnommait The Duke à juste raison, Robert Mitchum, et Rita Hayworth, quatre cartes maîtresses du plus beau des jeux américains que l’on puisse avoir en main.
« Il est des films dans lesquels on s’installe pour la vie.
Johnny Guitare est l’un de ces films. Comme le sont Toni, La Prisonnière du désert, Voyage en Italie et Les Mistons.
C’est que chacun d’entre eux, à sa manière, dans sa couleur, fait corps avec l’intimité la plus secrète, la plus exigeante. »
La grâce de ce livre, c’est qu’il fait corps avec notre intimité la plus secrète. Les films ici évoqués font partie de notre mémoire, et Gérard Guégan avec le talent qu’on lui connaît les fait surgir, revenir non comme des fantômes effrayants, mais comme d’heureuses apparitions, les films comme les livres qui nous ont traversé comme des flèches ne s’effacent jamais, ils sommeillent parfois, et des écrivains les réveillent, les révèlent. Gérard Guégan est un éveilleur au style vif, et le lecteur ne peut qu’en profiter, et s’en réjouir.
Philippe Chauché
On doit notamment à Gérard Guégan : Sonia Mossé, une reine sans couronne (Le Clos Jouve) https://www.lacauselitteraire.fr/sonia-mosse-une-reine-sans-couronne-gerard-guegan-par-philippe-chauche,
Nikolaï, le bolchevik amoureux (Vagabonde), Hemingway, Hammett, dernière ; Tout à une fin, Drieu (Gallimard), Qui dira la souffrance d’Aragon ? (Stock).
- Vu : 89

