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Les Recyclés, Georges-Olivier Châteaureynaud (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal 18.05.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Grasset

Les Recyclés, Georges-Olivier Châteaureynaud, Grasset, janvier 2026, 192 pages, 19 €

Ecrivain(s): Georges-Olivier Châteaureynaud Edition: Grasset

Les Recyclés, Georges-Olivier Châteaureynaud (par Didier Smal)


Autant se fâcher de suite avec tout le monde : ce roman est insignifiant. Pas mauvais, pas exécrable, non, pire : insignifiant. Son motif narratif est connu, il a circulé dans la presse, et tout le monde s’en est ébaubi : dans un société pas même futuriste (rien ici ne relève de la science-fiction, tout est mornement contemporain) existe la possibilité légale de se débarrasser à bon compte de son conjoint, voire de son enfant, qui se retrouve ensuite dans une institution moralement beige, à l’image de l’uniforme porté par les pensionnaires. De suite ou presque, ces personnes sont proposées au recyclage chaque week-end, exposées au public qui vient comme on va au zoo, peut-être pour imaginer l’existence qui a pu mener à cet abandon (mais que Châteaureynaud ne raconte jamais, s’abstenant de tout aperçu sociologique), plus rarement pour tenter l’aventure de l’adoption et son coût (les « recyclés » sont dépossédés de tout, y compris et apparemment de la possibilité d’exercer un métier) – quitte à ramener la personne prise en charge à l’institution en cas d’insatisfaction quelques semaines plus tard.

À première vue, le sujet est intéressant et surtout ouvert à tous les possibles narratifs, les plus saillants étant les miroirs que semblable histoire pourrait tendre à notre époque, par un effet aussi discret que diffractant. Las ! Chäteaureynaud n’a pas le souffle nécessaire à pareille exploration de son sujet. En deux petites centaines de pages, l’auteur suit juste son personnage, Kushim Nivôse, professeur de latin mis à la retraite précoce faute d’élèves, qui s’est lui-même exclu de sa vie avec Blanche. Ce faisant, il écrit l’histoire d’un homme qui n’a pas le courage de vivre, qui au fond s’emmerde faute de passion, car rien ne semble l’animer que quelques vagues souvenirs et quelques vers latins – et encore… Ce faisant aussi, il rate tout à fait le sujet de son roman : il se voulait fin observateur et critique de la société et ses dérives potentiels, il se montre juste l’auteur fatigué d’un récit introspectif sans chair.

Car ici, rien à attendre d’exaltant, de solide – puisque les émotions elles-mêmes sont étrangères à Nivöse, héritier sans descendance, pas même capable de mettre en perspective les choix successifs de deux femmes qui le font entrer dans leur vie enveuvée, pas même homme assez pour comprendre qu’on attend un peu plus de lui qu’une morose et distante présence. Au fond, un égoïste et triste sire, dont le recyclage, ainsi qu’il le constatera lui-même, n’en vaut pas la peine. Voilà, tout est dit. Et au temps pour qui rêvait à un roman qui en remontrerait à son époque avec talent et faconde, puisque les tenants et aboutissants de la société des Recyclés sont tus, au risque de l’incohérence la plus totale (ainsi, si c’est si simple de se défaire d’un proche gênant, dans une société de l’insatisfaction, pourquoi sont-ils si peu nombreux dans cette institution ? Châteaureynaud aurait dû avoir le courage de la satire et montrer une société aux quantités inversées ou du moins en cours d’inversion, et donc se suicidant peu à peu…). À ce roman ni chair ni poisson, effleurant le sordide sans oser y mettre les doigts, on aurait préféré un roman écrit au vitriol de la virulence.

Pas grave, on l’a déjà lu, ce roman d’aujourd’hui et ses dérives – mais écrit par quelqu’un s’exprimant en anglais ou en allemand. En français, on n’écrit bien que le grattage de nombril – sauf du côté de la SF ou de la fantasy, mais ça, c’est une autre question.


Didier Smal


Georges-Olivier Châteaureynaud (1947) est un auteur français, secrétaire général du prix Renaudot depuis 2010.


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A propos de l'écrivain

Georges-Olivier Châteaureynaud

Georges-Olivier Châteaureynaud est né à Paris en 1947. Il a raconté son enfance ballotée dans le récit autobiographique La Vie nous regarde passer (Grasset, 2011). Fils d’un couple de divorcés, enfant unique d’une mère aimante et dépressive, il suit une scolarité classique (latin et grec), est diplômé d’anglais, puis gagne sa vie en exerçant des « petits boulots » qui le nourriront, et nourriront ses textes : nombre de ses personnages sont brocanteurs, par exemple ; un des anti-héros de La  Faculté des songes , roman qui obtint le prix Renaudot en 1982, est employé d’usine…  Sa vocation de « raconteur d’histoire » naît en même temps que sa découverte de la lecture. À la fin de ses études secondaires il rencontre Hubert Haddad, avec lequel il fonde des revues littéraires. En 1973 il publie chez Grasset son premier ouvrage, Le Fou dans la chaloupe, puis en 1974, chez le même éditeur, le roman Les Messagers, qui reçoit le prix des Nouvelles Littéraires.

Il appartient au groupe de la Nouvelle Fiction (groupe auquel appartiennent Hubert Haddad, Francis Berthelot, Sylvain Jouty, Marc Petit, François Coupry, Jean Claude Bologne, réunis autour de Frédérick Tristan), et partage avec ces écrivains la conviction que la Fiction révèle et soulève le réel, dévoilant une vérité autre, tout aussi réelle, et bien plus profonde, que la prosaïque évidence.

Son écriture, qu’il qualifie lui-même de néo-classique, est mise au service d’un fantastique qui s’éloigne à dessein de l’épouvante et du « gore ». Son univers est onirique (le rêve y tient une grande place) et le décalage subtil qu’il instille entre la plate réalité et le gouffre de l’improbable en fait un des auteurs les plus originaux du paysage littéraire français contemporain. Le Marbre et la Brume [1] , premier essai consacré à l’auteur, met en relief le caractère unique de son œuvre.

Il a été traduit en plusieurs langues depuis ses premières publications. La récente traduction américaine de quelques-unes de ses nouvelles (A Life on Paper , traduction d’Edward Gauvin, Small Beer Press, 2010) rencontre un succès notable outre-Atlantique. Il y est reconnu à l’égal d’un Vonnegut, d’un Kafka, d’un Cortázar.

Auteur d’une œuvre ample (plus d’une centaine de nouvelles et neuf romans à ce jour), il est l’un des acteurs du renouveau de la nouvelle en France, inlassable défenseur du genre.

Soucieux de la place de l’écrivain dans la cité, il a présidé la Société des Gens de Lettres de 2000 à 2002, contribuant à finaliser le dossier délicat de la rémunération du prêt en bibliothèque. Il est aujourd’hui membre du Comité de la SGDL, et préside la Commission des Aides et la Commission des Prix.

Source : site de l’auteur (https://sites.google.com/site/eparvay/)



[1] Christine Bini, Le Marbre et la Brume, l’univers littéraire de Georges-Olivier Châteaureyanud, Ed. Alphée/JP. Bertrand, 2010.

A propos du rédacteur

Didier Smal

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.