Les Recyclés, Georges-Olivier Châteaureynaud (par Didier Smal)
Les Recyclés, Georges-Olivier Châteaureynaud, Grasset, janvier 2026, 192 pages, 19 €
Ecrivain(s): Georges-Olivier Châteaureynaud Edition: Grasset
Autant se fâcher de suite avec tout le monde : ce roman est insignifiant. Pas mauvais, pas exécrable, non, pire : insignifiant. Son motif narratif est connu, il a circulé dans la presse, et tout le monde s’en est ébaubi : dans un société pas même futuriste (rien ici ne relève de la science-fiction, tout est mornement contemporain) existe la possibilité légale de se débarrasser à bon compte de son conjoint, voire de son enfant, qui se retrouve ensuite dans une institution moralement beige, à l’image de l’uniforme porté par les pensionnaires. De suite ou presque, ces personnes sont proposées au recyclage chaque week-end, exposées au public qui vient comme on va au zoo, peut-être pour imaginer l’existence qui a pu mener à cet abandon (mais que Châteaureynaud ne raconte jamais, s’abstenant de tout aperçu sociologique), plus rarement pour tenter l’aventure de l’adoption et son coût (les « recyclés » sont dépossédés de tout, y compris et apparemment de la possibilité d’exercer un métier) – quitte à ramener la personne prise en charge à l’institution en cas d’insatisfaction quelques semaines plus tard.
À première vue, le sujet est intéressant et surtout ouvert à tous les possibles narratifs, les plus saillants étant les miroirs que semblable histoire pourrait tendre à notre époque, par un effet aussi discret que diffractant. Las ! Chäteaureynaud n’a pas le souffle nécessaire à pareille exploration de son sujet. En deux petites centaines de pages, l’auteur suit juste son personnage, Kushim Nivôse, professeur de latin mis à la retraite précoce faute d’élèves, qui s’est lui-même exclu de sa vie avec Blanche. Ce faisant, il écrit l’histoire d’un homme qui n’a pas le courage de vivre, qui au fond s’emmerde faute de passion, car rien ne semble l’animer que quelques vagues souvenirs et quelques vers latins – et encore… Ce faisant aussi, il rate tout à fait le sujet de son roman : il se voulait fin observateur et critique de la société et ses dérives potentiels, il se montre juste l’auteur fatigué d’un récit introspectif sans chair.
Car ici, rien à attendre d’exaltant, de solide – puisque les émotions elles-mêmes sont étrangères à Nivöse, héritier sans descendance, pas même capable de mettre en perspective les choix successifs de deux femmes qui le font entrer dans leur vie enveuvée, pas même homme assez pour comprendre qu’on attend un peu plus de lui qu’une morose et distante présence. Au fond, un égoïste et triste sire, dont le recyclage, ainsi qu’il le constatera lui-même, n’en vaut pas la peine. Voilà, tout est dit. Et au temps pour qui rêvait à un roman qui en remontrerait à son époque avec talent et faconde, puisque les tenants et aboutissants de la société des Recyclés sont tus, au risque de l’incohérence la plus totale (ainsi, si c’est si simple de se défaire d’un proche gênant, dans une société de l’insatisfaction, pourquoi sont-ils si peu nombreux dans cette institution ? Châteaureynaud aurait dû avoir le courage de la satire et montrer une société aux quantités inversées ou du moins en cours d’inversion, et donc se suicidant peu à peu…). À ce roman ni chair ni poisson, effleurant le sordide sans oser y mettre les doigts, on aurait préféré un roman écrit au vitriol de la virulence.
Pas grave, on l’a déjà lu, ce roman d’aujourd’hui et ses dérives – mais écrit par quelqu’un s’exprimant en anglais ou en allemand. En français, on n’écrit bien que le grattage de nombril – sauf du côté de la SF ou de la fantasy, mais ça, c’est une autre question.
Didier Smal
Georges-Olivier Châteaureynaud (1947) est un auteur français, secrétaire général du prix Renaudot depuis 2010.
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