Les pommes sauvages, Henry D. Thoreau (par Charles Duttine)
Les pommes sauvages, Henry D. Thoreau, Traduction de l’américain de Nicole Mallet, Editions Le mot et le reste, Janvier 2026, 112 pages, 14€
Ecrivain(s): Henry David Thoreau Edition: Le Mot et le Reste
Des goûts et des couleurs
Il est des livres que l’on peut juger anodins, à première vue ; peut-être le sujet nous paraît insignifiant, mineur, le titre banal ou le livre considéré comme secondaire dans l’œuvre d’un auteur. C’est ce que l’on peut penser en ayant dans les mains l’ouvrage « Les pommes sauvages » de Henry D. Thoreau (1817-1862) que publient les éditions Le mot et le reste. Et pourtant, ce livre est loin de laisser indifférent le lecteur pour peu qu’il soit curieux et imaginatif …
Il est donc question de pommes, « le plus noble des fruits » écrit Thoreau. Il souligne, d’emblée, que la pomme est liée à l’homme, que son histoire est enracinée au plus lointain de l’humanité, dans son quotidien, dans la mythologie, les textes sacrés ou encore la littérature. Toutefois, sans renier les « pommiers civilisés », l’auteur ne voue pas un culte à Pomone, la nymphe des jardins bien entretenus.
En effet, on ne s’étonnera pas que l’homme de « Walden » nous dise, dans ce court essai, tout l’attrait qu’il porte pour le fruit sauvage. Loin des rangées d’arbres greffés, sa préférence le conduit vers le pommier poussé au hasard dans un coin de nature, dans le désordre, à l’aspect tortueux et rabougri. On comprendra toute la dimension symbolique de ce goût ; choix de la nature au lieu de la culture, refus de l’artifice, du conventionnel et des normes sociales. Il y a du Jean-Jacques Rousseau ou du Montaigne chez l’essayiste américain. Et, comme les philosophes français dont il reprend certains thèmes, Thoreau pratique l’introspection, recherche une sagesse fondée sur l’expérience et poursuit ce qui fait le sel de la vie ; écrire est un moyen, pour lui, de se comprendre, de clarifier son être au contact du monde extérieur, même le plus banal ou familier qui soit.
Ces pommes sauvages sont, à l’évidence, comme le reflet de lui-même, de sa personnalité, de ses désirs les plus profonds. Elles incarnent l’indépendance, la liberté ou encore l’authenticité. Elles sont revêches comme Henry D. Thoreau pouvait l’être. « Notre pomme sauvage, écrit-il, n’est sauvage que comme moi, sans doute, qui n’appartiens pas à la race autochtone et suis parti de la souche cultivée pour m’égarer dans les bois ».
Il y a encore, nous dit-il, à goûter, à voir, à humer avec ces fruits sauvages. Tous les sens se voient mobilisés. Le sens tactile ; qui ne connait pas « le plaisir de gauler les pommes sauvages » ? Le sens olfactif ; leur odeur est « exquise », « frappante » et leur parfum plein de « suavité ». Le sens visuel ; il faut savoir les contempler, admirer la palette de couleurs qu’elles offrent. Elles ont beau être difformes, rabougries, ratatinées, leur beauté est « indicible ». Le sens gustatif, bien évidemment. Mais il faut avoir « le goût sauvage » pour les apprécier. On doit les manger sur place, dans l’environnement qui les a vu naitre, dans le froid glacial, le vent et « qu’on entend(e) le geai pousser ses cris alentour ». Et quoi de plus savoureux qu’une pomme ayant gelé puis dégelé au soleil de l’hiver ? Son goût est celui d’un cidre onctueux et sucré. On voit que Thoreau défend un art de vivre fait de choses simples et modestes. Une philosophie du plein air, voilà ce qu’il nous propose.
On notera également la dimension poétique avec une note d’humour dans son regard sur ces pommes sauvages. « Chaque petit pommier sauvage pique notre curiosité, un peu comme chaque enfant sauvage. C’est peut-être un prince déguisé » écrit-il joliment. Et il y a tout un chapitre savoureux de sa part lorsqu’il s’agit de nommer ses fruits. Il faudrait « cent langues, cent bouches », réformer la langue pour en dire toute la variété. Et surtout « il faudrait appeler à notre rescousse le lever et le coucher de soleil, l’arc-en-ciel, les bois en automne, les fleurs sauvages, le pivert, le roselin pourpré, l’écureuil, le geai, le papillon, le voyageur de novembre et le garçon qui fait l’école buissonnière ». Ainsi de la Pomme des bois, celle des perdrix, « la Pomme de l’élève qui fait l’école buissonnière et que nul garçon ne verra sans en chaparder quelques-unes » ou encore la Pomme du chemin de fer, « qui vient sans doute d’un trognon jeté par la portière d’un wagon ».
La lecture de cet ouvrage a quelque chose de profondément vivifiant. On peut le juger simple. Mais pour en rester à des images agricoles, il fait penser à ces « simples », ces plantes médicinales anciennes qui ont en elles une essence revigorante, fortifiante et stimulante.
Charles Duttine
Américain dissident, Henry D. Thoreau (1817–1862) est un réfractaire qui se plaît à résister, à suivre son chemin absolu en dépit de tout. Son œuvre majeure « Walden ou la vie dans les bois » qui relate sa vie dans une cabane forestière pendant deux ans est considérée comme l’ouvrage fondateur du genre littéraire « nature writing », apprécié par des générations d’écrivains américains.
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