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Les pas lents du poème, Ida Jaroschek (Par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel le 21.05.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Les pas lents du poème, Ida Jaroschek - Rafael de Surtis, 162 pages, 1er trimestre 2026, 19€

Les pas lents du poème, Ida Jaroschek (Par Marc Wetzel)

"J'attends

les pas lents du poème

les pas de qui arrive après la neige

Tant de larmes dans les herbes longues

couchées jaunes

Si je m'arrête sur le chemin des biches,

leur passage par grand froid rapproché des maisons

C'est que je connais ton secret

et que je dois te dire

l'eau, ses ruissellements

comme seule rumeur de forêt

survivance de la neige

Et le héron cendré sous ma robe pliée dépliée

rose et langage liés" (p.137)

La tonalité d'ensemble des poèmes de ce recueil est particulièrement nette : il y a à la fois amour et douleur. Non que l'amour même y soit douloureux (et moins encore que la douleur y soit aimée !), mais l'on sent bien que l'effort de constante attention qui accompagne l'amour est, lui, douloureux ; et peut-être aussi que d'innombrables souvenirs de douleurs permettent à l'amour de s'assurer de sa fidélité, de son ancienneté charnelle, de sa pérennité (sensée ou non).

Et ce qui frappe aussi, c'est l'exclusive présence de l'amour et de la douleur, comme s'ils tenaient à distance - ou rendaient insignifiants - d'autres sentiments (pourtant proches) : nostalgie, rancune, susceptibilité, culpabilité, coquetterie - et même tendresse -, de tout cela, nulle trace. Le cœur ici ne se disperse pas dans des affects secondaires, sophistiqués, surjouables. Seuls l'amour (l'offre éperdue du meilleur de soi) et la douleur (le mal qu'a le corps à assurer son intégrité) sont actifs, convoqués et formulés. Chaque poème, en effet, dit excellemment le préfacier Eric Chassefière, "n'est pas" (d'abord, ni seulement) "d'amour", mais (lui-même) "amour". Et l'on peut ajouter qu'inversement les poèmes ne sont pas, eux, "douleur" (car écrire ici, comme on va voir, ne fait qu'avancer, se déployer, dans un mouvement qui ne se heurte jamais à lui-même), mais "poèmes de douleur", oui (car le vœu ici de ne jamais se mentir ne s'épargne rien !).

Une telle poésie (amour et douleur à la fois ensemble et seuls), dès lors - comment la caractériser ? Ce n'est pas une simple poésie lyrique (une poésie qui chante directement ses états d'âme), car elle chante bien plutôt les états du corps (en tout cas, les états de vie) d'une âme qui attend, encore et toujours, d'être rencontrée et reconnue ! Et ce n'est pas non plus une poésie élégiaque (qui regrette, se plaint, peine à tourner une page fatidique), car c'est, si l'on peut dire, une poésie qui pleure exclusivement vers l'avant, oui, qui ne gémit qu'en avançant. Drôle d'élégie, assurément, avec une tonalité épique, quasi-guerrière (qui, en tout cas, n'apprendra rien de son propre chagrin, et l'abandonne plutôt dans son dos - restant sans yeux pour son passé !).

Et ce n'est pourtant pas non plus une poésie romantique - même si la Nature (le ciel et ses nuages, la neige omniprésente, une jungle du dedans - et ses fauves !) est ici partout, et partout en mouvement. Mais ces mouvements immenses des éléments ne sont pas là pour la consoler des siens (qui, eux aussi, dansent - mais sont toujours locaux et restreints, comme en tout art humain), mais seulement pour les affermir, les ré-orienter, les accompagner de leur mystérieuse inspiration.

Car on n'a pas du tout ici une âme théorique (ou théoricienne), qui viendrait exprimer des idées ; ni une âme romanesque (ou romancière) qui délivrerait anecdotes ou même faits marquants. Non par défaut (la poète pense juste, et sait bien où en est sa vie), mais parce que des idées la retarderaient (elles interrompraient l'espèce de chant continu, imagé et sensible de l'âme - car les idées dansent, à leur façon, dans l'esprit, mais non dans le cœur, seul acteur et cible ici), et, d'autre part, parce que les anecdotes, les historiettes, les petites "révélations", ne feraient, elles, qu'immobiliser l'avancée continue de l'âme, figer sa course en inertes confidences ou l'enliser dans des détails. Ida Jaroschek est, comme le titre du livre l'indique, une amoureuse à "pas lents" (car c'est vers l'heure de s'offrir qu'elle ne cesse d'avancer), mais extraordinairement réguliers et féconds. Et si l'on sait que c'est l'amour ici qui s'avance, c'est parce qu'il fait avancer avec lui tout ce qu'il anime, exprime et met à son tour en mouvement : il fait surgir avec lui de concrètes et objectives résonances, que l'écriture retient, mais dont elle accompagne l'incessante inscription dans le monde. L'élan d'un même brusque coup de vent change à la fois le dehors et le dedans : "bourrasques" hybrides, qui ont leurs propres façons de déséquilibrer un héron, de rabattre les feuilles, hisser des nuages au loin, ou révéler une ligne plus claire de relief ... façons dont on a bien le souffle, mais pas du tout le savoir :

"Loin des rivières

à la cime d'un arbre dénudé

ailes déployées, le héron cendré se tient contre le vent

Sous l'effet des bourrasques,

les feuilles s'enroulent au bord des routes

Je ne sais rien de ce geste

qui soulève les nuages à l'horizon

dénude une bande de clarté

où apparaît ce fragment d'un soleil coupé

et ce rougeoiement ... " (p.38)

Ou, comme le montre le poème au début cité, un corps amoureux qui "dessine dans l'espace du monde" des "traces" que l'écriture "met en forme" (la juste remarque est de Jean-Louis Clarac, que cite le préfacier) : projetant ses larmes dans les herbes rabattues, son désarroi dans les précautions d'une harde, sa fidélité dans l'eau d'une débâcle, son surexposé secret dans la protubérance d'un héron caché sous une robe ...

Quelques éléments de nature sont d'ailleurs si régulièrement présents (des dizaines d'occurrences de la neige, des "fauves", des nuages, du sang, du vent, de la peau en particulier ...) qu'ils ne peuvent plus valoir comme simples images - mais qu'ils sont comme entre eux, échangeant dans le monde de l'auteure quelque chose de leur propre substance, suggérant, avec ce qui les rapproche et les distingue, de délicates et difficiles affinités qui ont, hors de nos aspirations et répulsions, leur propre vie, à l'école de laquelle réapprendre notre propre conduite. Par exemple, "neige" insiste ici des dizaines de fois, dans des contextes très divers, comme "fauves" et "nuages", et ils ne sont pas là pour former une version de monde, ou composer une banale ou anecdotique séquence - mais pour résonner ensemble en nous comme ils se sont, semble-t-il, jaugés et affrontés comme des nœuds de présence et des thèmes de sens dans l'esprit de la poète (et avec les "pas lents" de sa belle disponibilité !). Même pureté de la neige et des fauves, mais d'une innocence ici forcenée, là étale ; même fugacité des nuages et de la neige, mais se disloquant par forces adverses (le vent, le soleil) du monde ; même approche souvent "menaçante" des fauves et des nuages, mais par excès là, et défaut ici, de vie. Et tous ces rapprochements et discordances viennent alors hanter le lecteur, l'éclairer peut-être (en tout cas le surprendre autrement, le réveiller de ses surprises mêmes !!) quand il rencontre ici ou là une "peau de neige", une "nage avec les grands fauves" ou "le charroi de songes et de silence" des nuages. Ce sont autant de symboles ainsi "lestés", arrimés les uns les autres, qui semblent se disputer leur place dans la voix qui les loge et repart, plus libre, d'eux. Alors l'auteure, changée, lance comme de vifs états de présence advenus en elle, et on lit d'émues et émouvantes notations : "Nul navire et personne pour m'attacher au mât" (p.45), "Après que le désir m'aura changé en miel" (p.56), "Allons dormir sur l'air/ ne plus nous toucher qu'avec des reflets" (p.81), "Ne pas attendre la nuit/ pour soulever les pierres" (p.114), "car les crues aussi vont à la mer" (p.120), ou "à quoi bon fouiller le brouillard à mains nues" (p.135). Voilà ce que fait son monde. On sent, quoi qu'il en soit, dans ces avancées de poète aimante et douloureuse, que "dire la beauté aura toujours besoin de nous" (p.56). Nous, qui pensons la lenteur de ses pas dignes de s'en acquitter.


Marc Wetzel

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Ida Jaroschek est poète et danseuse. On retiendra ici : "À mains nues" (Alcyone, 2022) et "Carnet de ciel" (Pourquoi viens-tu si tard, 2025). Une œuvre sincère, suffisamment œuvre pour "nous faire oublier les épreuves qui l'ont amenée" (Jacquy Gil) et assez sincère pour ne pas les trahir.


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A propos du rédacteur

Marc Wetzel

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.