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Les miroirs de l'esprit, Norman Spinrad

Ecrit par Yann Suty 30.11.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Folio (Gallimard), Roman, Science-fiction, USA

Les miroirs de l’esprit (Mind Game), traduit (USA) par Charles Canet, 598 pages, 11,50 €

Ecrivain(s): Norman Spinrad Edition: Folio (Gallimard)

Les miroirs de l'esprit, Norman Spinrad

 

Les miroirs de l’esprit est d’abord l’histoire de deux frustrés : Jack Weller et sa femme, Annie. Jack est réalisateur à la télé. Il dirige l’émission pour les enfants Une vie de singe. Dans sa profession, c’est le bas de l’échelon. Quant à sa femme, elle ne décroche pas les rôles qui pourraient faire décoller sa carrière d’actrice et doit se cantonner à courir les castings pour quelques apparitions dans des spots publicitaires de seconde zone.

Même si beaucoup se contenteraient de leur situation, il leur manque quelque chose. « Qu’est-ce qui manquait à leur vie ? Ils n’avaient pas besoin d’un psychiatre ou d’un conseiller conjugal pour le leur révéler. C’était la réussite, et ça, rien ne pouvait le remplacer ».

Un jour, ils sont conviés par l’un de leurs amis dans un nouveau bar à la mode : le Club transformationaliste des célébrités. Comme son nom l’indique, le club appartient à la secte des Transformationalistes. Il s’agit d’une version (à peine déguisée paraît-il) de la Scientologie.

La secte ne se cache pas des intentions qu’elle a eues en ouvrant ce bar.

« Notre objectif, c’est de transformer la conscience des masses, de porter la conscience totale de l’humanité à un niveau de plus en plus élevé. Vous êtes particulièrement bien placés pour aider au triomphe de cette grande cause et nous pouvons, nous, vous transformer et faire de vous des êtres plus heureux, plus prospères et plus lucides… »

Echange de bons procédés en quelque sorte… à condition d’adhérer à leur programme de développement personnel. Un programme qui fait plus que sourire Weller. Il n’y voit qu’une farce. Un grand n’importe quoi. Et surtout une arnaque. Les Transformationalistes ont un don pour assécher les portefeuilles…

Mais Annie, elle, est intriguée. Son intérêt vire bientôt à l’obsession si bien qu’elle devient une « étrange créature » pour son mari. Une étrange créature qui quitte le domicile conjugal. Pour la récupérer, et pour ne pas non plus freiner l’ascension spirituelle de sa femme, les Transformationalistes exigent que Weller suive également une formation.

« On accroche la femme de Jack Weller et on s’en sert pour convertir son mari, on se sert de Jack Weller pour convertir son producteur ; et de fil en aiguille, on noyaute peu à peu tous les médias ».

Weller se découvre très vite impuissant. La secte est un sujet tabou pour la presse. La police se défile, le district attorney refuse de lever le petit doigt.

« Vous ne pouvez rien contre nous. Nous pesons trop lourd. Nous sommes trop puissants. Nous sommes parfaitement en règle avec la loi ».

Pour retrouver sa femme, Weller n’a plus qu’une solution : suivre la formation.

Dans sa quête, il est aidé par un déprogrammeur, Bailer. Celui-ci lui conseille de jouer la comédie et de faire croire à sa conversion. Weller se prête à ce jeu d’immersion avec un certain plaisir. Plus que de l’effrayer, il s’en amuse. Il y voit une autre manière d’exercer ses talents de metteur en scène.

Peu à peu, il est amené à modifier ses modèles mentaux.

Car le programme transformationaliste présente un certain nombre d’attraits. Il exerce sur Weller « une étrange fascination ». Il en vient à comprendre que quelque chose clochait dans sa vie d’avant et qu’il peut changer les choses, se réaliser lui-même… en suivant les préceptes transformationalistes.

La secte procède de manière insidieuse. Ceux qui la côtoient se mettent à utiliser leur jargon, à penser avec leurs mots, puis avec leurs pensées, progressivement, ni vu, ni connu ils imprègnent le cerveau…

Les Transformationalistes ne sont pas dupes. Ils voient venir Weller de loin. Ils se doutent parfaitement qu’il simule une conversion pour accéder à sa femme. Weller doit les convaincre du bien fondé de sa démarche. Non seulement en avouant un peu ses intentions (il n’est pas un converti soudain, il s’engage dans la secte pour retrouver sa femme), mais aussi en jouant leur jeu, au risque de devenir réellement celui qu’il prétend être.

« Si vous ne disposez pas d’assez d’éléments d’information pour flouer ce type en lui présentant le visage qu’à votre avis il souhaite voir, confondez-vous avec votre personnage ; ne jouez pas, soyez ! »

Les Transformationalistes, de leur côté, sont persuadés qu’ils vont réussir à convertir Weller et qu’ils pourront ainsi utiliser ses talents de réalisateur et les connexions qu’il a dans le show-business…

Chacun veut donc prendre l’autre à son propre jeu.

C’est à une plongée vertigineuse que se livre Norman Spinrad. Weller n’est pas celui qu’il prétend être, mais tend à devenir celui qu’il devrait être pour rejoindre la secte et se retrouve confronté à des gens qui jouent aussi un double jeu, qui font croire à Weller qu’il progresse tout en le manipulant. Le piège se referme peu à peu. Weller quitte le monde extérieur. Il est au cœur de la secte. Il ne peut plus compter que sur lui-même pour retrouver sa femme. Et aussi sur son esprit. Le livre est plein de joutes verbales où chacun essaye de coincer l’autre en faisant croire qu’il n’est pas ce qu’il est mais qu’il est bien celui que les autres croient qu’il est…

Les miroirs de l’esprit est un livre sur une bataille pour conquérir le cerveau d’un homme. Et pour s’en sortir, il doit devenir paranoïaque.

« Ces gens ont décidé de se rendre maîtres de votre cerveau, la paranoïa est par conséquent la meilleure alliée ».

Les paroles deviennent une arme. On est à Hollywood, mais il n’y a pas de pistolets. Les joutes verbales se multiplient. C’est par la parole que l’intrigue avance, par la force de persuasion que peuvent avoir les uns et les autres sur les uns et les autres.

Mais Weller réussira-t-il à progresser dans la secte ? Ne risque-t-il pas de se faire embrigader ? « Il lui fallait se méfier de tout, y compris de lui-même ».

Tout au long du livre, la tension est palpable. Plus Weller avance dans le programme, plus il se sent devenir lui-même, mais il sait qu’il doit faire tout son possible pour ne pas se faire conditionner. Si toutefois cela est possible. L’ennemi est surpuissant. Un individu seul peut-il lui résister ? Ou tout n’est que manipulation ?

 

Yann Suty

 


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A propos de l'écrivain

Norman Spinrad

 

Né à New York en 1940, installé à Paris depuis 1998, Norman Spinrad s’est attaché à faire de la science-fiction une littérature engagée, critique face aux grands enjeux contemporains. Auteur de plusieurs dizaines de nouvelles et d’une quinzaine de romans dont certains ont fait date dans le genre, journaliste, essayiste, il décline tout au long de son œuvre ses craintes et ses doutes face aux potentialités corruptrices du pouvoir, politique autant que médiatique. Parmi ses principaux ouvrages : Jack Barron et l’éternité (1969), Rêve de fer (1972),  Chant des étoiles (1980), Les miroirs de l’esprit (1980), Le Printemps russe (1191), Oussama (2010).

 

A propos du rédacteur

Yann Suty

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Membre fondateur


Yann Suty est écrivain, il a publié Cubes (2009) et Les Champs de Paris (2011), chez Stock