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Les Lieux Souterrains (Vivir abajo), Gustavo Faverón Patriau (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy 04.11.26 dans La Une Livres, En Vitrine, La rentrée littéraire, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Amérique Latine, Roman, Christian Bourgois

Les Lieux Souterrains (Vivir abajo), Gustavo Favrón Patriau, traduit de l’espagnol (Pérou) par Robert Amutio, éditions Christian Bourgois 2026, 693 p., 29 €

Edition: Christian Bourgois

Les Lieux Souterrains (Vivir abajo), Gustavo Faverón Patriau (par Léon-Marc Levy)

 

Le plus grand livre de la décennie littéraire

Tant que nous pourrons lire des monuments littéraires tels que ce miracle qui nous vient du Pérou, nous serons rassurés sur l’état de la littérature sérieusement chahuté aujourd’hui par les coquins et les errances éditoriales.

Le miracle ici tient à l’exploration de toutes les possibilités que permet la littérature : les effets miroir, les allusions déconcertantes, les surprises narratives, les variations stylistiques, les personnages improbables. La machine romanesque de cet ouvrage balaye tout sur son passage et nous emporte dans un univers à part entière, fondé sur des ambigüités structurelles.

La première page déjà nous fait basculer dans un trouble profond qui, jamais tout au long du roman, ne nous quittera. Qui est George ? La colonne de gauche de la page 1 ou la colonne de droite ? Un mouvement d’osmose entre les deux ? Ou peut-être cet homme qui sait ce que sera sa monstruosité et hésite encore à l’accomplir.

Il marche comme un forcené dans la ville. Tout cela a l’air de folie mais ce n’est pas encore la folie. Il n’a pas franchi complètement le seuil de la démence. Il pense à fuir, à ne pas réaliser ce qu’il a prévu de faire, à renoncer à tout et à foutre le camp…

Faverón Patriau nous plonge dans un raz-de-marée d’une noirceur suffocante tout au long de ces 700 pages. Chaque page est un séisme, chaque personnage une aventure de l'au-delà, on doit se frotter les yeux pour croire par moments ce que nous lisons. La traversée de ce roman est une expérience extrême, au bord de la folie et de l'enfer. Avec ce livre on aux limites extrêmes de la littérature pour entrer dans une expérience ontologique radicale.

La folie est au cœur du roman. Pas un personnage n’y échappe. La pierre de folie est au cœur de la première partie et organise tout le roman. Le tableau de Jérôme Bosch fait fond d’écran.

[…] pour venir à bout de la folie, il fallait retirer la pierre, comme on élimine un calcul rénal, sauf que, au lieu de se former dans les reins, elle le faisait dans le cerveau […] George pense : comme c’est facile. Tu extrais la pierre : tu cesses de voir des démons marchant à ton côté dans la rue, tu cesses d’entendre les cris, les voix, les hurlements, tu cesses de voir les ciseaux dans les sous-sols, les visages des morts, le gueule de l’ours qui te réveille en grognant contre ton visage tous les matins, la crevasse qui s’ouvre à ton côté quand tu regardes derrière toi, le visage de ton père : te voilà sain d’esprit.

Il faut en accepter les corollaires : la folie irrigue chaque personnage, chaque page, chaque scène, ce sous-sol terrifiant et sanglant, cette librairie de Valparaiso qui existe mais n’existe pas tout en existant, ce massacre d’une femme et de ses trois enfants pendant la guerre, qui se répète effroyablement quarante ans plus tard en fauchant la famille de l’auteur du premier massacre.

Satan, le Malin (qui porte le Mal), se tient à chaque page. Le Mal inonde le roman : le Mal qui ravage la planète depuis des siècles et le Mal qui ravage la vie des humains. Celui de l’Histoire universelle et celui des histoires particulières. Il vient, par vagues successives, s’échouer à nos pieds. Ainsi la figure du père de George, tortionnaire sadique et pédophile, qui transforme sa cave en salle de torture et d’assassinats, avant d’inventer, pour le compte de la dictature de Stroessner la « prison invisible », lieu souterrain qui porte à son terme l’horreur des dictatures sud-américaines, conçu pour les pires exactions sur les corps et les esprits. Prison qui, souterraine, fait immanquablement penser au Panopticon de Jeremy Bentham en version horrifique.

L’Amérique latine, largement revisitée tout au long du roman, est imprégnée du Mal. C’est en Argentine, au Chili, en Uruguay, au Pérou que s’est achevée l’épouvantable odyssée du IIIe Reich. Les dignitaires survivants du nazisme y ont trouvé refuge. Plus encore, on les retrouve étroitement impliqués dans la succession de dictatures sanglantes qui ont martyrisé ce continent : Les Stroessner, Videla, Pinochet et la cohorte de tortionnaires immondes inondent les pages de ce roman, scandé par les jours les plus sombres de l’Histoire latino-américaine. Gustavo Faverón Patriau pétrit chaque ligne du roman avec le sang des peuples martyres, comme l’horreur est pétrie dans l’Histoire.

Au Mal qui irrigue le roman, Faverón Patriau ajoute l’effroi de la déraison, d’un irrationnel frôlant la folie pure. Une librairie à Valparaiso où Clay va rendre visite à un vieux libraire et cette librairie, au lieu indiqué, n’existe pas. Mais au téléphone, Clay parle au libraire qui lui dit être dans son magasin au lieu indiqué. Et il décrit ce qu’il voit sur le trottoir d’en face : des gens, des objets. Et Clay voit les mêmes gens, les mêmes objets. Mais la librairie n’existe pas. Et le libraire est au téléphone, au même endroit.

Ou encore Raymunda qui raconte à George des scènes fascinantes du film de Werner Herzog Fitzcarraldo (la montée du bateau au flanc d’une montagne) en 1981 alors que le film a commencé à être tourné en 1982. Porosité entre réel et irréel qui rejoint une puissante tradition littéraire en Amérique du Sud en renvoyant au réalisme magique de Garcia Marquez, de Borges ou de Vargas Llosa.

La littérature est l’autre fleuve de ce roman. Tous les grands auteurs sud-américains sont présents, comme les gardiens de la grandeur du continent face à l’ignominie de son Histoire. La figure magnifique d’Alejandra Pizarnik entre autres jette sur certains passages du livre une vive lumière qui lève par moments les ténèbres. Et Borges, et Carpentier, et Vargas Llosa, et Paz, Hawthorne, comme une enfilade de lumières clignotantes au-dessus des monceaux de cadavres et des fleuves de sang. Faverón Patriau va jusqu’à en faire des personnages à part entière du roman : Jaime Saenz (réel, fantasmé ?) va accompagner George dans sa dérive psychotique. Saenz, le poète sombre et génial de la Bolivie, le fou et maudit, écho de la folie et la malédiction de George. Car la poésie accompagne comme une ligne de basse le roman et à la noirceur de Saenz va faire écho, en toute fin d’ouvrage la noirceur de Robert Frost. Comme si la poésie, pour George, est l’habit du Mal, de la Douleur, du Désespoir.

Quand il s’est remis debout il a dit qu’il étudiait le mal, qu’il avait tous les livres du monde sur le sujet du mal, l’histoire du mal, l’évolution du démoniaque, tous les livres, il les avait dans les combles de son garage sous mille clés, de l’extérieur on aurait dit des livres de poésie et à l’intérieur c’étaient des livres de poésie, c’était ça le secret, c’était ça la tromperie.

Roman écrasant, dont on n’épuisera probablement jamais la puissance, la profondeur, Les Lieux Souterrains est, sans le moindre doute possible, l’une des plus grandes œuvres littéraires de notre XXIe siècle.


Léon-Marc Levy

 

Gustavo Faverón Patriau est un écrivain, critique littéraire et universitaire péruvien, né à Lima en 1966.

Il est notamment connu pour ses romans El anticuario (2010) et Vivir abajo (2018), ainsi que pour ses travaux sur la littérature latino-américaine.


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A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /