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Les Cerfs-volants, Romain Gary (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal 27.04.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Roman

Les Cerfs-volants, Romain Gary, Folio, octobre 1983, 384 pages, 10 €

Ecrivain(s): Romain Gary Edition: Folio (Gallimard)

Les Cerfs-volants, Romain Gary (par Didier Smal)


C’est rare, mais ça arrive : ouvrir une critique par une dédicace. Alors j’y vais, puisque de toute façon, au risque de faire grincer les dents à mon aimable rédacteur en chef, je vais amplement déborder du cadre de la recension pour parler de moi, de mon rapport à ce livre, puis de la vie, enfin, tout ce qui s’imbrique et explose à la fois quand on a un livre fétiche. Dédicace, donc : à tous les élèves qui, depuis cinq ans, lisent Les Cerfs-volants en ma compagnie, au terme de deux années où nous avons cheminé ensemble dans la littérature, à ma façon, avec rime et raison, et en toute folie en même temps. À vous tous, garçons et filles, qui m’avez rendu des comptes-rendus de lecture où vous avez accepté cet exercice étrange : vous frotter à un roman, comme des allumettes, au risque de vous enflammer, et raconter ces étincelles devenues flammes plutôt que bêtement résumer le roman. Et à ceux et celles qui, ça me revient aux oreilles, parfois deux ou trois ans plus tard, parlent encore du roman que Smal leur a fait lire et qui les a bouleversés. Et à ceux et celles qui, puisque je m’y tiendrai jusqu’à la fin de ma carrière, liront à leur tour Les Cerfs-volants Je pourrais ajouter, et vous comprendriez, « À la mémoire ».

Car telle est la dédicace que Gary propose en ouverture des Cerfs-volants ; dédicace étrange, avec laquelle nous nous débattons chaque année – à la mémoire de quoi ? de qui ? rien, juste à la mémoire, juste au phénomène, juste à la capacité. Et à tout ce que nous lui devons d’espoirs et de rêves, tout ce qui a été appris de grand, offert entre autres par « l’enseignement obligatoire », pour citer Ambroise Fleury. Qui ça ? Ah oui, c’est vrai, probablement la personne lisant ceci n’a-t-elle encore jamais lu Les Cerfs-volants, et il lui faut quelques mots d’introduction. Bon, d’accord, mais en bref.

Les Cerfs-volants a pour narrateur Ludo Fleury, neveu d’Ambroise Fleury, le facteur de Cléry, en Normandie, connu pour ses cerfs-volants – « qui partent à la poursuite du bleu », bien sûr. Ludo tombe amoureux d’une petite Polonaise, Lila, et il la perd de vue au moment où nombre de Français perdent de vue la France, après la défaite de 1940, le renoncement de Pétain et l’avènement de l’ère du « on va faire avec ». Ça devient alors l’histoire d’un Ludo qui ne parvient à oublier ni la France (il entre dans la Résistance, où sa mémoire extraordinaire fait des merveilles), ni Lila (il la porte dans son cœur, et lui offre même une place à table des années durant). Et ça se conclut sur une phrase magique, comme le savent mes élèves. Et entre les deux ? Des personnages plus vrais que nature, qui semblent vibrer bien au-dessus de la surface de la page (sublime Julie Spinoza, parmi d’autres), et des phrases qui semblent destinées à être délicatement extraites du livre puis pyrogravées dans le cœur, comme d’habitude chez Gary (un exemple : « Il y a toujours cette vieille expression « on vit d’espoir », mais je commence à croire que c’est surtout l’espoir qui vit de nous. ») Et voilà, c’est tout – de toute façon, soit Gary vous est déjà familier, et vous savez déjà (comme le phoque « savait » au tout début de La Promesse de l’aube), soit Gary vous est étranger, et ce n’est pas grave, il arrive qu’on passe à côté de la Beauté – il convient juste de la reconnaître lorsqu’on l’effleure.

Oui, mais c’est quoi, Les Cerfs-volants ? Si je m’emporte un rien, après une dizaine de lectures, je dirais que Les Cerfs-volants est un traité de l’aérésistance et de la pairsistance. Puis de la sororité, puisque Gary y évoque son besoin de fraternité et son besoin de féminité – alors soyons tous sœurs, c’est plus simple. Et quiconque lirait dans ces mots un appel à un quelconque « -isme » oublierait que Gary avait ce suffixe en horreur, même dans alcoolisme, puisqu’il était sobre comme un chameau (étrange, pour un type qui a écrit de magnifiques pages sur l’alcool et l’écart au réel qu’il offre, cet écart dont la quête habite chaque roman de Gary) – puis peut-être aussi que voir certains « -ismes » se confondre avec le réel, hum, ça donne envie de les éviter par la suite. C’est ça, Les Cerfs-volants, et c’est ce que j’espère avoir un peu montrer à mes au bout de deux mois à parler de Gary et avec lui (enfin, avec ses textes), avec l’espoir de leur avoir donné envie d’aller à sa rencontre.

On peut aussi évoquer le fait que ce roman est dérivé d’une commande finalement refusée, un hommage aux Compagnons de la Résistance – Gary ignorait lesquels choisir (mais il enverra à chacun des survivants un exemplaire des Cerfs-volants à sa publication, en 1980). On peut surtout se dire que ce roman contient toutes les marottes de Gary, toutes ces considérations sur la Vie qui parsèment son œuvre, avec un accent particulier mis sur l’imagination et son pouvoir, celui déjà démontré par Robert dans Les Racines du ciel, celui qui survit à un mois de mitard grâce à la vision d’éléphants libres, démolissant toute l’horreur concentrationnaire sur leur passage, celui que vante M. Pinder, l’ancien instituteur de Ludo, dans Les Cerfs-volants : « Rien ne vaut la peine d’être vécu qui n’est pas d’abord une œuvre d’imagination, ou alors la mer ne serait plus que de l’eau salée… […] Bien sûr, il faut toujours prendre les choses telles qu’elles sont. Mais c’est pour mieux leur tordre le cou. La civilisation n’est d’ailleurs qu’une façon continue de tordre le cou aux choses telles qu’elles sont… » Imaginer l’Autre, s’imaginer soi, pour faire mieux que survivre : vivre. Ensemble, tant qu’à faire.

Alors, on en fait quoi, de tout ça ? On y lit, quelle horreur ! le testament de Gary qui, oui, s’est tiré une balle dans le caisson quelques mois après la publication des Cerfs-volants, à cause de la dernière phrase et de l’impression que l’auteur a mis tout ce qu’il avait dans ce roman (Ambroise Fleury, encore lui : « Mais si tu aimes vraiment quelqu’un ou quelque chose, donne-lui tout ce que tu as et même tout ce que tu es, et ne t’occupe pas du reste… ») ? Non, que nenni. On y lit une injonction à Vivre, quand bien même ne serait-ce qu’à travers la mémoire – car la mémoire est ce qui nous permet de faire fructifier la Vie dans l’avenir, même dans une société où sont en surnombre les « éteints » (je mets le mot entre guillemets en hommage à une personne qui se reconnaîtra).

Je suis un prof heureux : chaque année, avec des garçons et des filles avec qui nous avons cheminé durant deux ans ou presque, je relis Les Cerfs-volants, je le transmets, on en papote (et tant pis pour le satané programme, cet ouvrage dont je pense disposer d’une copie quelque part dans mon bureau…). Et chaque année, je revis, je m’exalte, j’ai les larmes aux yeux, je ris – et j’aime, quitte à le faire à la façon d’Ambroise Fleury. Peu importe, je voue aussi un culte à la mémoire.

Et j’espère que toute cette joie, tout ce bonheur de lecture, vous le partagerez désormais avec nous, mes élèves et moi.


Didier Smal


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A propos de l'écrivain

Romain Gary

 

Romain Gary, de son vrai nom Roman Kacew, est un romancier français originaire de Pologne septentrionale, unique double lauréat du Prix Goncourt.

Il est le fils de Arieh Leib Kacew et de Mina Owczynska. Kacew est le deuxième époux de la mère de Gary. Gary est élevé par sa mère après le départ de son père du foyer conjugal lorsqu'il était enfant. Gary était juif par ses deux parents.

Après la séparation des parents, Gary arrive avec sa mère en France, à Nice, à l'âge de 14 ans. Il étudie le droit à Paris. Naturalisé français en 1935, il est appelé au service militaire pour servir dans l'aviation où il est incorporé en 1938. 

Engagé dans les Forces Aériennes Françaises Libres, durant la Seconde Guerre mondiale, Roman prend le pseudonyme de Gary comme nom de résistant. Décoré commandeur de la Légion d'honneur à la fin de la guerre, il embrasse la carrière diplomatique en 1945. Cette même année, paraît son premier roman "L'Education européenne". Pendant sa carrière diplomatique, il écrit de nombreuses œuvres, dont le roman "Les racines du ciel", pour lequel il reçoit le Prix Goncourt en 1956. Il quitte le Quai d'Orsay en 1961, après avoir représenté la France en Bulgarie, en Suisse, en Bolivie et aux Etats-Unis.

Désireux de surprendre et se renouveler, Romain Gary utilise, tôt dans sa carrière littéraire, des pseudonymes. Ainsi, publie-t-il "L'Homme à la colombe", sous le nom de Fosco Sinibaldi, en 1958. Dans les années 1970, il utilise à la fois les noms de Romain Gary, de Shatan Bogat et d'Emile Ajar. 

Las d'être la cible de critiques le considérant réactionnaire, du fait de son passé de diplomate gaulliste, il invente une écriture vive et drôle, à rattacher au courant post-moderniste, sous le nom de plume d'Emile Ajar. Son cousin Paul Pawlovic prête corps à cette allégorie et, en 1975, reçoit le Prix Goncourt pour "La Vie devant soi". La supercherie est révélée par Romain Gary dans son œuvre posthume "Vie et mort d'Emile Ajar".

Époux de l'actrice Jean Seberg de 1963 à 1970, Romain Gary est aussi lié au cinéma pour la réalisation de deux films "Les Oiseaux vont mourir au Pérou" (1968) et "Kill" (1971) ainsi que par des adaptations de ses œuvres, telles que "Clair de femme" (Costa-Gavras) ou "La Vie devant soi" (Moshé Mizrahi).

Un peu plus d'un an après le suicide de Jean Seberg (30/08/1979), il se donne la mort 108 rue du Bac.

 

A propos du rédacteur

Didier Smal

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.