Les Cerfs-volants, Romain Gary (par Didier Smal)
Les Cerfs-volants, Romain Gary, Folio, octobre 1983, 384 pages, 10 €
Ecrivain(s): Romain Gary Edition: Folio (Gallimard)
C’est rare, mais ça arrive : ouvrir une critique par une dédicace. Alors j’y vais, puisque de toute façon, au risque de faire grincer les dents à mon aimable rédacteur en chef, je vais amplement déborder du cadre de la recension pour parler de moi, de mon rapport à ce livre, puis de la vie, enfin, tout ce qui s’imbrique et explose à la fois quand on a un livre fétiche. Dédicace, donc : à tous les élèves qui, depuis cinq ans, lisent Les Cerfs-volants en ma compagnie, au terme de deux années où nous avons cheminé ensemble dans la littérature, à ma façon, avec rime et raison, et en toute folie en même temps. À vous tous, garçons et filles, qui m’avez rendu des comptes-rendus de lecture où vous avez accepté cet exercice étrange : vous frotter à un roman, comme des allumettes, au risque de vous enflammer, et raconter ces étincelles devenues flammes plutôt que bêtement résumer le roman. Et à ceux et celles qui, ça me revient aux oreilles, parfois deux ou trois ans plus tard, parlent encore du roman que Smal leur a fait lire et qui les a bouleversés. Et à ceux et celles qui, puisque je m’y tiendrai jusqu’à la fin de ma carrière, liront à leur tour Les Cerfs-volants Je pourrais ajouter, et vous comprendriez, « À la mémoire ».
Car telle est la dédicace que Gary propose en ouverture des Cerfs-volants ; dédicace étrange, avec laquelle nous nous débattons chaque année – à la mémoire de quoi ? de qui ? rien, juste à la mémoire, juste au phénomène, juste à la capacité. Et à tout ce que nous lui devons d’espoirs et de rêves, tout ce qui a été appris de grand, offert entre autres par « l’enseignement obligatoire », pour citer Ambroise Fleury. Qui ça ? Ah oui, c’est vrai, probablement la personne lisant ceci n’a-t-elle encore jamais lu Les Cerfs-volants, et il lui faut quelques mots d’introduction. Bon, d’accord, mais en bref.
Les Cerfs-volants a pour narrateur Ludo Fleury, neveu d’Ambroise Fleury, le facteur de Cléry, en Normandie, connu pour ses cerfs-volants – « qui partent à la poursuite du bleu », bien sûr. Ludo tombe amoureux d’une petite Polonaise, Lila, et il la perd de vue au moment où nombre de Français perdent de vue la France, après la défaite de 1940, le renoncement de Pétain et l’avènement de l’ère du « on va faire avec ». Ça devient alors l’histoire d’un Ludo qui ne parvient à oublier ni la France (il entre dans la Résistance, où sa mémoire extraordinaire fait des merveilles), ni Lila (il la porte dans son cœur, et lui offre même une place à table des années durant). Et ça se conclut sur une phrase magique, comme le savent mes élèves. Et entre les deux ? Des personnages plus vrais que nature, qui semblent vibrer bien au-dessus de la surface de la page (sublime Julie Spinoza, parmi d’autres), et des phrases qui semblent destinées à être délicatement extraites du livre puis pyrogravées dans le cœur, comme d’habitude chez Gary (un exemple : « Il y a toujours cette vieille expression « on vit d’espoir », mais je commence à croire que c’est surtout l’espoir qui vit de nous. ») Et voilà, c’est tout – de toute façon, soit Gary vous est déjà familier, et vous savez déjà (comme le phoque « savait » au tout début de La Promesse de l’aube), soit Gary vous est étranger, et ce n’est pas grave, il arrive qu’on passe à côté de la Beauté – il convient juste de la reconnaître lorsqu’on l’effleure.
Oui, mais c’est quoi, Les Cerfs-volants ? Si je m’emporte un rien, après une dizaine de lectures, je dirais que Les Cerfs-volants est un traité de l’aérésistance et de la pairsistance. Puis de la sororité, puisque Gary y évoque son besoin de fraternité et son besoin de féminité – alors soyons tous sœurs, c’est plus simple. Et quiconque lirait dans ces mots un appel à un quelconque « -isme » oublierait que Gary avait ce suffixe en horreur, même dans alcoolisme, puisqu’il était sobre comme un chameau (étrange, pour un type qui a écrit de magnifiques pages sur l’alcool et l’écart au réel qu’il offre, cet écart dont la quête habite chaque roman de Gary) – puis peut-être aussi que voir certains « -ismes » se confondre avec le réel, hum, ça donne envie de les éviter par la suite. C’est ça, Les Cerfs-volants, et c’est ce que j’espère avoir un peu montrer à mes au bout de deux mois à parler de Gary et avec lui (enfin, avec ses textes), avec l’espoir de leur avoir donné envie d’aller à sa rencontre.
On peut aussi évoquer le fait que ce roman est dérivé d’une commande finalement refusée, un hommage aux Compagnons de la Résistance – Gary ignorait lesquels choisir (mais il enverra à chacun des survivants un exemplaire des Cerfs-volants à sa publication, en 1980). On peut surtout se dire que ce roman contient toutes les marottes de Gary, toutes ces considérations sur la Vie qui parsèment son œuvre, avec un accent particulier mis sur l’imagination et son pouvoir, celui déjà démontré par Robert dans Les Racines du ciel, celui qui survit à un mois de mitard grâce à la vision d’éléphants libres, démolissant toute l’horreur concentrationnaire sur leur passage, celui que vante M. Pinder, l’ancien instituteur de Ludo, dans Les Cerfs-volants : « Rien ne vaut la peine d’être vécu qui n’est pas d’abord une œuvre d’imagination, ou alors la mer ne serait plus que de l’eau salée… […] Bien sûr, il faut toujours prendre les choses telles qu’elles sont. Mais c’est pour mieux leur tordre le cou. La civilisation n’est d’ailleurs qu’une façon continue de tordre le cou aux choses telles qu’elles sont… » Imaginer l’Autre, s’imaginer soi, pour faire mieux que survivre : vivre. Ensemble, tant qu’à faire.
Alors, on en fait quoi, de tout ça ? On y lit, quelle horreur ! le testament de Gary qui, oui, s’est tiré une balle dans le caisson quelques mois après la publication des Cerfs-volants, à cause de la dernière phrase et de l’impression que l’auteur a mis tout ce qu’il avait dans ce roman (Ambroise Fleury, encore lui : « Mais si tu aimes vraiment quelqu’un ou quelque chose, donne-lui tout ce que tu as et même tout ce que tu es, et ne t’occupe pas du reste… ») ? Non, que nenni. On y lit une injonction à Vivre, quand bien même ne serait-ce qu’à travers la mémoire – car la mémoire est ce qui nous permet de faire fructifier la Vie dans l’avenir, même dans une société où sont en surnombre les « éteints » (je mets le mot entre guillemets en hommage à une personne qui se reconnaîtra).
Je suis un prof heureux : chaque année, avec des garçons et des filles avec qui nous avons cheminé durant deux ans ou presque, je relis Les Cerfs-volants, je le transmets, on en papote (et tant pis pour le satané programme, cet ouvrage dont je pense disposer d’une copie quelque part dans mon bureau…). Et chaque année, je revis, je m’exalte, j’ai les larmes aux yeux, je ris – et j’aime, quitte à le faire à la façon d’Ambroise Fleury. Peu importe, je voue aussi un culte à la mémoire.
Et j’espère que toute cette joie, tout ce bonheur de lecture, vous le partagerez désormais avec nous, mes élèves et moi.
Didier Smal
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