Les Aventures d'une jeune fille noire, Bernard Shaw (par Marc Wetzel)
Bernard SHAW - Les Aventures d'une jeune fille noire - traduit de l'anglais par Antoine Lafarge - Arfuyen , 128 pages, janvier 2026, 14€
George Bernard Shaw (1856-1950), est une étrange version mystique de l'humour anglais. "Heathen mystic" (= mystique païen) disait de lui Chesterton, son (tout aussi remuant) collègue. Le genre d'homme capable à la fois de sérieusement viser à "coopérer avec la Volonté du Monde" - parce que l'immense processus "évolutionnaire", comme dit l'anglais, est pour lui Dieu même, et de mettre en œuvre une jubilatoire et cinglante ironie, comme dans l'anecdote célèbre : un soir, au milieu d'un torrent d'applaudissements saluant les acteurs, un spectateur siffle sa pièce. Shaw, qui est dans la salle, le repère et lui dit :"Je suis bien de votre avis, mais contre tout le monde, que pouvons-nous faire, à deux ?". Voilà l'homme. Et, mariant en effet facétie et dévotion, il écrit un jour à son amie Dame Laurentia Machlachlan, mère abbesse de Stanbrook, ceci :"Quant à moi, si j'essaie de me glisser au Paradis, derrière vous, l'on vous y recevra avec tant de joie, que l'on ne remarquera pas ma présence". Mais justement ils eurent à y entrer séparément, car à la parution même de cette incisive nouvelle (The Adventures of the Black Girl in her Search for God), qui fit scandale, même hors des milieux ecclésiastiques, la mère abbesse le somme, en vain, de faire retirer son livre de la vente et venir faire retraite expiatrice - double invitation qu'évidemment il déclinera.
Mircea Eliade, qui consacre à cette nouvelle, dès sa sortie, un de ses premiers articles (dans "Une nouvelle philosophie de la Lune") écrit que la jeune fille de ce récit ("immaculée, droite, intelligente et abstraite comme ce Dieu qu'elle cherche") n'y a pas la chance de rencontrer un premier imbécile venu, lui expliquant à temps qu'une aussi puissante intelligence que la sienne est assurée, par principe, de manquer le Dieu qu'elle cherche.
C'est ici une nouvelle de 1932 (l'auteur, depuis longtemps déjà célèbre, a 76 ans), écrite, en Afrique du Sud, en vacances forcées par Bernard Shaw. Forcées parce que son épouse y est (pour de longues semaines) à l'hôpital, victime d'une maladresse typique de son conducteur de mari (il a confondu pédales d'accélérateur et de frein sur une portion de route peu propice à cette fantaisie). Lui, bien sûr, est indemne (il le sera jusqu'à sa mort à 94 ans, en 1950) et pratique le seul genre d'excuses qu'il connaît : l'écriture. Il imagine donc, sur place, une jeune fille noire convertie par une missionnaire elle-même en mal d'amour (humain) et très vite dépassée, dans son apostolat, par une catéchumène particulièrement intelligente et déterminée. La nouvelle débute donc sur cette rencontre entre la nonne mariée, par dépit, avec l'Au-delà, et l'improbable jeune sauvage, qui, une fois sachant lire, partira, seule, avec sa Bible et sa massue (comme double viatique - théorique et pratique - de son voyage) explorer la région pour rechercher le Dieu plutôt original, conçu de bric et de broc, pas mal "improvisé" par la perplexité professorale, qu'il aura fallu établir pour l'en convaincre. Résumé peu limpide, pardon. Shaw sera plus clair :
"La jeune fille noire, une magnifique créature à la peau satinée et aux muscles brillants à côté de laquelle les missionnaires blancs avaient l'air de fantômes livides, était un cas de conversion intéressant, mais problématique. Au lieu d'accepter le christianisme exactement comme on le lui administrait, avec douceur et docilité, elle réagissait par les questions les plus inattendues, qui obligeaient son enseignante à improviser des réponses doctrinales et à inventer des preuves sous l'impulsion du moment. Les choses en arrivèrent au point où il devint impossible à la brave missionnaire de se dissimuler que la vie du Christ, telle qu'elle la racontait, s'était enrichie de tant de détails circonstanciés et d'un tel corps de doctrine fait maison que les Évangélistes eux-mêmes auraient été stupéfaits et consternés, s'ils avaient été vivants, d'entendre qu'on avançait tant de choses en leur nom" (p.9)
On laisse aussitôt la nonne, pour suivre dans la forêt notre toute fraîche et impavide chercheuse. Les personnages que cette jeune fille sans honte et sans nom va successivement croiser lui permettront, par ses quelques sûres interrogations et objections, d'éliminer (par aisée disqualification logico-intellectuelle) les diverses versions de Dieu qu'on proposera (ou opposera) à sa requête. Exit le Dieu omnipotent (car s'il est là pour pouvoir tout, réplique-t-elle, quelle dignité encore pour notre initiative ?), exit le Dieu vengeur ou rancunier (car toute susceptibilité trahit une finitude, et un Infini vexable supposerait en lui un amour-propre boudeur ou fâchable qu'on pourrait malmener), exit le Dieu-Père (car c'est l'esprit, en chaque être humain, qui doit devenir son propre père), exit même le Dieu d'Amour (un Dieu mourant à la place de l'homme lui paraît une absurdité, car qu'est-ce qu'un péché ailleurs endossable, et que vaut "l'amour" d'une humilité résignée aux pieds de la Croix d'un Tiers ?). Usant alternativement de la massue de ses moyens et des moyens de sa massue, la jeune fille, véloce et imparable, périme bientôt toutes les "réponses" qu'elle récolte. Tel Dieu la rendrait, lui indique-t-on, heureuse ? Elle ne cherche justement pas à être "heureuse", elle cherche seulement, rétorque-t-elle, à trouver en quelque chose assez d'assurance et de respect de soi pour pouvoir se passer du bonheur. Tel Dieu satisferait paisiblement sa passion de la vérité ? Elle préfère procéder par essais et erreurs, car elle n'apprend bien que des contradictions des autres, et sa vraie peur, avoue-t-elle, serait de devoir en finir avec les conflits d'idées qui l'animent et la soutiennent. Tel autre Dieu garde jalousement son secret, et doit être adoré à proportion même de son incompréhensible Providence et de ses inattaquables desseins ? La jeune fille "cherche Dieu" en sens opposé : au sens où sa joie serait de trouver une Fin absolument bonne dont devenir l'agent(e) zélée. Et elle veut bien se soumettre, mais à la seule intelligible Perfection qui sortira sauve de ses incessantes discussions. Tel Dieu plus rebelle soutiendra opportunément sa révolte et ses excès ? Elle n'en a nul usage, n'ayant pas à s'arracher à une pesanteur bourgeoise qu'elle n'a jamais connue, indifférente à toute provocation, exhibition et transgression, puisqu'elle va solitaire, quasi-nue et sobre dans la jungle. Bref, l'héroïne de ce récit est une Force qui va, ne se mêlant en rien d'être sainte ou prophète, mais héros, oui : une inédite et pure héros, justement, luttant (voilà sa religion !) pour la féminisation du Génie humain !
Cet héroïsme intellectuel et spirituel, toujours concret et vivace (il faut vraiment lire le livre, Shaw montrant constamment dans cette nouvelle, son extraordinaire talent de dramaturge, de maître des relances et faiseur de sorts !) me paraît valoir par trois convictions claires et neuves, que les avancées de cette très sérieuse et très fantasque jeune fille illustrent à mesure :
D'abord, sa recherche de Dieu ne lui semble pas exiger une foi préalable et inconditionnelle en lui. Il n'est pas certain pour elle, en effet, que l'existence de son propre esprit provienne d'un Dieu créateur ; mais il lui est en revanche évident que, si un Dieu peut-être lui a donné un esprit, c'est pour qu'elle s'en serve, y compris face à ce qu'elle cherche. Laisser le Seigneur penser à notre place (dans la seule et stricte observance des préceptes nés de son bon-vouloir) serait, selon elle, une marque d'ingratitude envers lui !
Ensuite sa conviction (Shaw s'en explique au mieux dans sa Postface) que si notre esprit, comme d'ailleurs notre corps, ont besoin, l'un d'autres esprits, l'autre d'autres corps, pour se produire, se conserver et se parfaire, notre âme, elle, au contraire, ne peut avoir lieu et tenir son rang que dans la complète solitude. Chaque âme est faite pour ne décider d'elle-même qu'à l'écart de toutes les autres. Dieu l'ayant créée pour pouvoir lui-même loger en elle sans lui nuire ni s'y perdre, elle ne peut travailler à leur bien commun qu'en gardant son unique et indépendante façon de n'attendre que lui !
Enfin, son pacifisme est presque total (un seul coup de sa massue, dans l'aventure, s'abat sur un étrange soldat romain la sommant d'adorer la Croix ; voici le passage :
"À genoux, négresse, à genoux devant l'instrument et le symbole de la Justice romaine, de la Loi romaine, de l'Ordre romain, de la Paix romaine !"
La jeune fille réussit à esquiver la lance et balança sur la nuque du soldat un coup de son knockberry si violent qu'il s'écroula, complètement sonné et incapable de se relever.
"Voilà l'instrument et le symbole nègres de toutes ces belles choses, déclara-t-elle en lui montrant son arme. Est-ce qu'il te plaît ?")
Pacifisme presque total, donc, car si elle se refuse, classiquement, à répondre au mal par le mal, c'est pour une raison tout à fait subtile et précieuse : sa missionnaire l'a persuadée que l'homme est à l'image de Dieu parce qu'il est le seul vivant capable, comme lui, de justice et de miséricorde ; le seul être, donc, à pouvoir ainsi traiter son prochain comme un dieu, prenant sur lui son tort ou sa faute. La jeune fille en conclut que si tous les hommes vivaient constamment selon justice et charité (ce qui est improbable, mais non impossible), alors tout ce qu'est Dieu aurait suffisamment son royaume sur Terre. Le message de Jésus (qu'ouvertement elle aurait préféré plus prudent, et mort dans son lit) lui semble être ceci : si le Royaume de Dieu n'est là que si absolument tous (condition délicate à remplir) le veulent, il est, en tout cas, irrémédiablement perdu dès qu'un seul, où et quand que ce soit, choisit vengeance et vindicte. La moindre exception à l'innocence et la pureté de coeur requises détruirait le Royaume de Dieu, et la seule maxime (ironiquement kantienne) devient : agis toujours et seulement de telle sorte à ne pas saboter la Vie absolue dans l'infime (mais inaliénable) part qui t'en revient. Originalissime présence, donc, dans ce livre, d'une religion sans autres requis sacrements que celui, on l'aura compris, de le lire.
Le récit se conclut, si l'on peut dire, dans la farce sophistiquée. Farce parce que la jeune fille rencontre un vieux jardinier Irlandais cultivant le jardin d'un voisin ("J'suis socialiste, s'exclama l'Irlandais, et j'admets pas que les jardins appartiennent à qui que ce soit ..."), et, enfin séduite par l'existence de quelqu'un, l'interroge :
" Tu n'es donc pas venu ici pour chercher Dieu ? s'étonna la jeune fille noire.
- Foutre non ! asséna l'Irlandais. Dieu peut bien me chercher s'il m'veut. Moi, je crois qu'il n'est pas encore ce qu'il prétend. Il est pas fini, pas bien formé. Y a quelque chose en nous qui tend vers lui, et quelque chose en dehors de nous qui le cherche aussi - ça, c'est sûr. Et la seule chose sûre aussi, c'est que ce quelque chose se trompe, souvent en essayant d'y parvenir. Faut qu'on lui découvre le chemin du mieux qu'on peut, toi et moi. Parce qu'il y a une sacrée bande de gens qui pensent à rien d'autre qu'à leur bedaine."
Il cracha dans ses mains et reprit sa bêche." (p.80)
Après quelques caresses argumentées (et, précise le texte, "grâce à un verre du meilleur bourgogne"), le vieux socialiste acceptera, dans la quête de la jeune fille, de remplacer Dieu au pied levé et, sur sa demande expresse, de l'épouser. C'est que, écrivait quelque part Shaw, lui-même ardent homme de gauche, le socialisme veut, à juste titre, changer la société pour changer l'homme, mais, ajoutait-il, il faudrait déjà changer l'homme pour lui donner espérance et courage de changer la société ! Bref : faute de s'unir demain au socialisme, épouser aujourd'hui un socialiste, tel est ici l'ultime trait d'esprit. Dont Shaw lui-même n'est bien sûr pas dupe : l'humour, qui peut seulement secouer les égarés, ne saurait à lui seul guider personne. Mais en attendant une très hypothétique démocratie d'hommes émancipés, la femme choisit de donner suite à la vie, car quel autre moyen pour la vie de se comprendre et se changer elle-même un jour qu'en assurant d'abord ce sursis-ci ?
Marc Wetzel
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(Nombre d'éléments ici sont inspirés de la belle thèse ("Bernard Shaw : du réformateur victorien au prophète édouardien", 1978) de Jean-Claude Amalric (1931-2022), universitaire montpelliérain)
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