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Le reste c’est la suite, Sarah Kéryna (par Murielle Compère-Demarcy)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) le 21.04.22 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Poésie

Le reste c’est la suite, Sarah Kéryna, éditions Les Presses du réel, octobre 2020, 88 pages, 10 €

Le reste c’est la suite, Sarah Kéryna (par Murielle Compère-Demarcy)


La temporalité équivoque du titre colle à la réalité aléatoire et parfois traumatisante du réel contemporain. « Le reste c’est la suite »… comme une façon de dire que tout change et passe et que l’important qui ne l’est pas est sans cesse différé, temporisé ou, si l’on se place du point de vue des tragiques attentats terroristes qui ont frappé la société ces dernières années, une façon de rappeler que ce qui compte, du moins « le reste » est dans « la suite » des événements traumatiques (période post-traumatique). Le flux et le tempo des textes instantanés qui composent ce recueil s’affirment et nous emportent dans le même élan frénétique ou nerveux de ce qui court (nous dépasse/nous prend de court, accélère le palpitant de nos vies courantes).

À la lecture du livre de Sarah Kéryna nous serions tentés de scander, comme dans une action-réaction impulsive, voire compulsive, chaque poème ou leur corps désarticulé à l’intérieur, par la répétition à voix haute du titre Le reste c’est la suite, répété/martelé inlassablement à l’instar d’un leitmotiv obsédant dans le work in progress d’un ruban de Möbius poétique déroulé vertigineusement. Une transe du quotidien à hauteur de nos regards qui seraient ainsi mis en voix dans un boléro ravélien, et qui sublimerait nos peurs. Le reste c’est la suite comme une catharsis via le médium chamanique de la poésie, peut-être. Comme un envoûtement nous saisit, analogue à l’emprise d’un événement traumatisant sur le déroulé ordinaire de nos vies. « Seul le sommeil prend soin de moi », écrit Sarah Kéryna, comme si dormir recouvrait nos blessures. Comme si, malgré l’espoir, le seuil même était sol flottant qui se dérobe sous nos jambes ou n’offrirait d’autre perspective que lignes de fuite sans convergence envisageable (« (…) une variation du temps palpable à chaque minute, un seuil quelque part indécidable »). Comme si faire semblant, avancer dans le brouillard, finirait par secouer les fantômes de la mort et allait faire renaître des cendres des braises du désir, des braseros de la vie. Comme si circuler comme des zombies dans le noir du monde arrêté à ce point de bascule où tout s’est effondré, comme du sang trop lourd circulerait douloureusement dans nos veines, demeurait la première étape d’un retour à la vie possible, ou pas.

Spectacle des arbres calcinés, l’odeur des cendres

encore, un mois après, et les branches brûlées tordues

qui ont gardé la forme des bourrasques de vent.

Avoir un trajet pour concentrer les déplacements.

Comme s’il fallait chercher le rythme dans la perte des repères que provoque un attentat à la vie :

Monter descendre du trottoir, plusieurs fois

durant la journée

Tout – décor et événements – perd sens, dévoré par le « vortex » d’un temps déchirant, celui des traumatismes de l’après-terrorisme causé par les attentats. La douleur, capitale dans chaque poème qui évoque la déchirure indicible, rouvre les lèvres de la mémoire collective pour dire, là Charlie Hebdo

Le mercredi 7 janvier, il faisait très beau.

Au retour du marché, quand j’ai entendu à la radio

qu’on déplorait des morts au sein de la rédaction

de Charlie Hebdo

(…)

ici,

novembre 2016.

autre part,

C’est à l’été 2014, que le bruit des kalash

s’est rapproché.

Décapitations, crucifixions, enlèvements

de femmes, pillages, relayés en direct et

en continu.

Un été de fer et de sang.

C’est cet été-là que j’ai appris à nager avec un tuba.

De même qu’une photo est « une stase du regard », il est des rémanences insupportables qu’il faut que l’œil de la lucidité reprenne, travaille, décortique encore en des ressassements cathartiques – l’objet de l’Écrire comme crier, ici – n’est-il pas de hurler l’horreur englouti en soi faute de pouvoir déglutir ce qui dépasse le supportable, le Dire ?

Dans tous les cas la déambulation des corps la déambulation des cerveaux conduisent à une zone de zombification latente où s’engluent la société, ses citoyens, ses individus laissés en électrons libres autour de leur absence de réponse à des questionnements parfois essentiels. Dépossédés d’un sens à octroyer à nos existences si fragiles et fragilisées qu’un rien peut les emporter au point de bascule, nous sommes alors chevillés à « ces courts instants du crépuscule (…) un seuil quelquefois indécidable ». Et comment en est-on arrivé là ?

L’adhésion à un dispositif de terreur suppose

une série de ruptures qui amène un homme

à renoncer à la vie qu’il menait auparavant,

La métamorphose peut se réaliser vers le meilleur (« résilience », construction d’une nouvelle vie) comme elle peut faire basculer un individu dans le pire (par exemple, dans le terrorisme). Le pire qui peut paraître sans fin puisque, comme le signale le titre (Le reste c’est la suite) le monde s’il ne tourne pas bien, tourne en boucle, et sa spirale nous submerge par un flot étourdissant. Vortex d’un temps sériel qui nous emporte, balaye nos vies fragiles aussi facilement que la poussière ; où sous les ondes de choc de la violence criminelle et guerrière, « un soulèvement chaque jour écrasé » efface, un visage après un visage, un peu de l’humanité, dans le fracas insensé d’un sang blessé. Où va le monde ? Au gré du vent ? (« Le souffle du vent / soulève la terre,charrie la poussière, / et porte les incendies »).

Mars encore et le sang.

Le mois des fous, des suicides, des attentats.

Richard Durn. Andréas Lubitz.

Mohammed Merah.

Il y a six ans aujourd’hui,

débutait la guerre en Syrie.

J’ai acheté des légumes.

Pour qui on va voter ?

Une onde de chocs,

des répliques.

Eau argentée, Retour à Homs, Haunted,

Our terrible country, en écho

cinématographique.

Un soulèvement chaque jour écrasé.

Printemps.

L’espoir que la vie va redémarrer un jour.

Une éternelle antichambre.

Nouée sur sa perte de sens la réalité s’accueille dans l’assemblement de ses fragments, et l’écriture fragmentaire/fragmentée ajointe des bribes qui du coup, par touches et fractales juxtaposées, déroulent en elles-mêmes un sens, celui de nos temps fracassés qui courent avec, en l’occurrence, « l’horizon syrien comme utopie concrète ». Le réel s’effrite (« Des mégalopoles fragmentésDes temps dépareillés »). La réalité ressemble à un mauvais film (« Une absence d’issue politique dans une société de plus en plus inégalitaire // La catastrophe climatique dans le cinéma hollywoodien // (…) Une révolte qui dénie son caractère social : pour prendre la forme d’une guerre de religion » – le réel se déroule et s’écrit tel un mauvais film, inachevé, dont « le reste (ce qui reste), c’est la suite », scénarii tragiques abouchant au milieu des ruines « une séquence, (en) plusieurs épisodes,des personnages récurrents » (« Série/ Syrie ») avec « des recruteurs sur internet ».

Il y a un an, Salah Abdelslam

était arrêté à Molenbeek.

La saison 2 de Daesh en Europe,

la saison 6 de la série en Syrie.

La parade serait peut-être de revenir à l’enfant blotti en nous, afin de panser les plaies des « enfants de la bombe, des catastrophesde la menace qui gronde » ?

Ils s’aiment comme des enfants comme avant

la menace et les grands tourments

Peut-être…


Murielle Compère-Demarcy



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A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)


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Murielle Compère-Demarcy - publiant aussi sous le nom de MCDem. - est une poétesse, nouvelliste et auteure de chroniques littéraires et d'articles critiques.

Poésie

Atout-cœur, éditions Flammes vives, 2009

Eau-vive des falaises éditions Encres vives, collection Encres Blanches, 2014

Je marche..., poème marché/compté à lire à voix haute, dédié à Jacques Darras, éditions Encres vives, collection encres Blanches, 2014

Coupure d'électricité, éditions du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éditions du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littérature, Chiendants, n°78, 2015

Trash fragilité, illustrations de Didier Mélique, éditions Le Citron gare, 2015

Un cri dans le ciel, éditions La Porte, 2015

Je tu mon alterégoïste, couverture de Didier Mélique, préface d'Alain Marc, 2016

Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éditions du Petit Véhicule, 2016

Le Poème en marche, suivi de Le Poème en résistance, éditions du Port d'Attache, 2016

Dans la course, hors circuit, éd. du Tarmac, 2017

Poème-Passeport pour l'Exil, co-écrit avec le photographe-poète Khaled Youssef, éd. Corps Puce, coll. Parole en liberté, 2017

Réédition Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, 2018

... dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent..., éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches, n°718, 2018

L'Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes, 2018

Alchimiste du soleil pulvérisé, Z4 Éditions, 2019

Fenêtre ouverte sur la poésie de Luc Vidal, éditions du Petit Véhicule, coll. L'Or du Temps, 2019

Dans les landes de Hurle-Lyre, Z4 Éditions, 2019

L'écorce rouge suivi de Prière pour Notre-Dame de Paris & Hurlement, préface de Jacques Darras, Z4 Editions, coll. Les 4 saisons, 2020

Voyage Grand-Tournesol, avec Khaled Youssef et la participation de Basia Miller, Z4 Éditions, Préface de Chiara de Luca, 2020 [262 p.]

Werner Lambersy, Editions les Vanneaux, 2020

Confinés dans le noir, Éditions du Port d'Attache, illustr. de couverture Jacques Cauda ; 2021

Le soleil n'est pas terminé, Editions Douro, avec photographies de Laurent Boisselier. Préface de Jean-Louis Rambour. Notes sur la poésie de MCDem. de Jean-Yves Guigot. Illustr. de couverture Laurent Boisselier, 2021