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Le Puits, Iván Repila

Ecrit par Marc Ossorguine 10.07.15 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Espagne, Roman, Denoël

Le Puits (El niño que robó el caballo de Atila) octobre 2014, traduit de l’espagnol par Margot Nguyen Béraud, 112 pages, 11 €

Ecrivain(s): Iván Repila Edition: Denoël

Le Puits, Iván Repila

Avec cet Enfant qui vola le cheval d’Atila (titre original), Iván Repila nous propose un premier roman dont le moins que l’on puisse dire est qu’il est à la fois atypique, énigmatique et fort. Personnellement, sans doute l’un des livres les plus étranges et puissants qu’il m’ait été donné de lire depuis des années.

Deux frères se retrouvent prisonniers d’un puits, tout ce que l’on sait d’eux c’est qu’il y a le grand et le petit. Poussés dans le puits, dans un lieu où personne ne passe, il n’ont aucun moyen d’en sortir. La nourriture qu’ils ont avec eux, le grand se refuse d’y toucher car il doivent la rapporter à la maison, à leur mère. Cela ressemble bien à un conte, une version sombre et réaliste d’un conte que l’on aurait pu lire ou entendre il y a fort longtemps, que l’on a oublié et qui nous revient par bribes.

Le grand et le petit survivent dans le puits, jour après jour, se nourrissant de ce qu’il peuvent y trouver, de ce qui peut y tomber. En haut, quelques regards se penchent parfois vers eux, curieux mais impuissants. Regards de loups et peut-être d’hommes aussi, curieux mais certainement pas bienveillants. Les jours se succèdent et les deux frères survivent au delà de l’imaginable. Le grand se souciant de sa forme physique pour pouvoir, le moment venu, faire sortir le petit, le propulser hors du puits vers la lumière et la vie. En attendant, leur monde se réduit à quelques souvenirs du monde et surtout à un univers humide et sombre, impropre à la vie, mais où ils survivent malgré tout.

Conte ou allégorie, Le Puits n’est pas sans rappeler le souvenir de l’allégorie de la caverne chère à Platon, mais avec un réalisme fantastique qui nous plonge dans un monde bien plus inquiétant, un monde où les ressentis prennent le dessus sur toute raison philosophique et où ce que les psychanalystes appellent les pulsions de vie sauve les deux frères d’un irrémédiable engloutissement dans la nuit de la terre. Les passionnés d’interprétations pourront aussi convoquer la poétique de Gaston Bachelard (sur l’espace, sur l’eau et les rêves) pour décrypter ce récit semblable à nul autre. Nous pouvons même y contribuer modestement en attirant l’attention du lecteur sur la numérotation des chapitres, qui sont comme les dates d’un journal de captivité ou d’un journal de voyage, mais qui sont aussi tous des nombres premiers… – des nombres que l’on ne peut diviser…

Mais peut-être serait-il plus juste de se laisser porter par la force des images, des situations et des mots, sans trop chercher à expliquer, à disséquer, à analyser. La lecture du Puits devient alors une expérience de vie, et non un simple exercice « intellectuel » (à la manière de certains récits de Maurice Blanchot). Une expérience qui sollicite tant notre sensibilité, nos émotions et notre imaginaire le plus enfoui, que notre intelligence de lecteur. Un livre petit par la taille mais d’une grande force. Peut-être bien un livre indispensable même si complètement inattendu (comme le suggère Zoé Valdés dans sa préface). Un livre que l’on peut lire assez rapidement mais qui est de ceux qui s’imprimeront pour longtemps dans nos mémoires de lecteurs et sur lequel on reviendra certainement au fil des années, au fur et à mesure que notre propre enfance s’éloigne, sans jamais vraiment nous laisser l’oublier.

 

Marc Ossorguine

 


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A propos de l'écrivain

Iván Repila

 

Écrivain et éditeur espagnol.

 

2012 "Una comedia canalla"

2013 "El niño que robó el caballo de Atila ", traduit en français sous le titre "Le puits"

 

A propos du rédacteur

Marc Ossorguine

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature espagnole (et hispanophone, notamment Argentine) et catalane, littératures d'Europe centrale (surtout tchèque et hongroise), Suisse, littératures caraïbéennes, littératures scandinaves et parfois extrême orient (Japon, Corée, Chine) - en général les littératures non-francophone (avec exception pour la Suisse)

Genres et/ou formes : roman, poésie, théâtre, nouvelles, noir et polar... et les inclassables!

Maisons d'édition plus particulièrement suivies : La Contre Allée, Quidam, Métailié, Agone, L'Age d'homme, Zulma, Viviane Hamy - dans l'ensemble, très curieux du travail des "petits" éditeurs

 

Né la même année que la Ve République, et impliqué depuis plus de vingt ans dans le travail social et la formation, j'écris assez régulièrement pour des revues professionnelles mais je n'ai jamais renié mes passions premières, la musique (classique et jazz surtout) et les livres et la langue, les langues. Les livres envahissent ma maison chaque jour un peu plus et le monde entier y est bienvenu, que ce soit sous la forme de romans, de poésies, de théâtre, d'essais, de BD… traduits ou en V.O., en français, en anglais, en espagnol ou en catalan… Mon plaisir depuis quelques temps, est de les partager au travers de blogs et de groupes de lecture.

Blog : filsdelectures.fr