Identification

Le Pouvoir du chien (The power of the dog), Thomas Savage (par Jeanne Ferron-Veillard)

Ecrit par Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard le 23.09.22 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, USA, Belfond

Le Pouvoir du chien (The power of the dog), Thomas Savage, 2014, éditions Belfond, 2014, trad. anglais (USA), Pierre Furlan, 266 pages

Le Pouvoir du chien (The power of the dog), Thomas Savage (par Jeanne Ferron-Veillard)

 

Il faut honorer celles et ceux qui vous conduisent à la lecture d’un livre. Les articles de Catherine Dutigny/Elsa et de Léon-Marc Lévy sont à l’origine de cette folle idée. J’ai lu Le Pouvoir du chien.

Tendre les mots sur la page et l’inciser pour percer les lectures et les expériences d’un auteur. Ses observations, ses réflexions, ses changements d’itinéraires, ses humeurs, son arbitraire et l’unicité de son dénouement. Ce qui rend par exemple Nathaniel Hawthorne si nocturne. Ou William Faulkner si imprévisible, les libertés que lui et d’autres ont su prendre. Bouleverser les conventions et les linéarités de l’écriture sans jamais tomber dans le vide ou le chaos. Qui peut mesurer l’ensemble des matériaux absorbés pour concevoir un propos, un style. Un auteur. Une machine en serait-elle capable ?

Alors j’ai osé et je l’ai fait.

J’ai recopié les deux-cent-trente-neuf pages, j’ai créé un document Word en tapant chaque mot du livre, juste le texte sans les notes et postface. Le soumettre aux infrarouges, aux ultraviolets, à la fluorescence du logiciel Antidote que j’utilise. Tel un copiste à la bougie, j’ai œuvré pendant deux semaines pour discerner son canevas, les phases et l’élaboration. Entrevoir le dernier coup de crayon et les repentirs. J’ai frémi. Craindre de ternir l’éclat du texte, de trahir le travail de l’auteur, d’être malhonnête vis-à-vis de lui. Lui, qui possédait chaque mot dans la tête, chaque signe en tête, son emplacement exact et sa résonance et le pouvoir de sonder la psychologie de ses personnages. J’ai redouté de perdre la vision que Thomas Savage m’avait confiée en tant que lectrice. Le Pouvoir du chien. J’ai eu peur de manquer d’imagination. Alors j’ai songé à cette phrase de Céline. J’ai songé que la mort est peu de chose quand on manque d’imagination. Et quand on en a, mourir c’est trop.

Ce sont les ombres qui ont surgi, celles qui se cachent sous les armoises et celles qui fuient. « Ce vent hurlait de rage, été comme hiver, dévalant en rugissant le flanc de la colline et rasant tout en bas le cimetière où un fil de fer barbelé rouillé et des piquets à moitié pourris empêchaient les bêtes errantes de venir piétiner les tombes ». Antigone souligne. La phrase est trop longue, il manque une virgule. Lapsus révélateur. Antidote suggère une autre ponctuation. Je ne suis pas d’accord.

Alors j’ai osé et je l’ai fait.

Roman du refoulement, bien sûr, roman du tabou social. La religion, la politique. La sexualité et le suicide. L’interdit comportemental qui nécessairement engendre sa compensation perverse. Le Pouvoir du chien, c’est repousser l’autre qui est une menace, rejeter ce qui, chez l’autre, menace de tout révéler. Thomas Savage mine son terrain dès le début du récit, il met son univers personnel au service du roman, le même homme qui rompait les chevaux à la selle et vomissait sur le marchepied des voitures. Le sud-ouest de son Montana où se situe l’intrigue et le ranch des Burbank. Tout cela a déjà été écrit. Les barrières et les espaces désormais clôturés, les fusils, les chiens, les chevaux, les bœufs, l’électricité et l’influence nouvelle des journaux, les premières voitures. La conquête du lieu qu’il utilise comme un outil à l’instar de Steinbeck ou d’Hemingway. Concision et précision. Une technique et un sentiment pour orienter les personnages, leur offrir une silhouette, leur octroyer une densité, voire une épaisseur. Et voir ce qu’il a y a en dessous. Le langage des corps et des herbes. Les corps des deux frères, Phil et Georges, du cow-boy Bronco Henry, des ouvriers, du gouverneur, du médecin, des pères et des fils. Une mère et trois femmes. Le bétail. Et les détails en lévitation sur la poussière, sous la poussière qui recouvre, estompe les contours ou dissimule. La chaleur est telle que le sol flotte, l’air se métamorphose, il devient liquide et c’est l’espace tout entier qui fond soudain entre les mots. Beech, 1924 ou 1925, les deux dates sont mentionnées, l’incohérence soulevée puisque que l’action débute vingt-cinq années après 1900. L’odeur du cèdre, du vrai whisky en provenance du Canada que les saloons, anglicismes, que les saloons remontent parce que les frères Burbank descendent avec leur troupeau. Le vent, le sol, la poussière, la moindre brindille annonce le drame, les drames des vies humaines, tragiques, seulement tragiques. Répétitions. Les entailles dans la terre, dans la peau, les hommes s’en protègent, ils portent des gants. Pas Phil. Phil n’en a nul besoin, il est au-dessus, vil mais pas à vif, sa peau est une œuvre parfaite qui retisse la moindre faille. Ses mains sont des écorces. Les arbres taillés, les pelouses et les parterres de fleurs, ça c’est pour les villes. Le reste, c’est une terre qui se déplace comme une mémoire qui s’enroule, une terre en abondance, volée, arrachée, violée. Une terre à piocher à l’Ouest pour y semer échecs et désespoir. Les Burbank sont des éleveurs de bœufs, pas de moutons. Ils sont des riches, ils ont les moyens. Ils ont l’électricité et la voiture et les Indiens, ils les méprisent.

Antidote surligne, annote, propose.

« Le sol était plat, il brillait de l’éclat de la lune dont les rayons pris dans la première rosée déposée sur les armoises, dessinaient devant lui un sentier comme ils l’auraient fait sur de l’eau ».

Les armoises sur lesquelles le vent, la rosée, la neige, la moindre parcelle d’existence passe. Répétition du mot armoise, le terme le plus employé dans le texte. Phrases longues, verbes ou formes plates, formes négatives et pourtant à voix haute ou en silence, ça fonctionne « et c’était comme ça. Mais c’était magnifique ». La clef est dans le terme armoise. La mère des herbes, Antidote me donne sa définition. Qu’elle soit vulgaire, arborescente, champêtre, annuelle, nom commun d’Artemisia, médicinale, elle est aussi l’Absinthe, en langage des fleurs, elle symbolise l’amour conjugal, l’accord parfait. L’armoise est présente à chaque page. Le Pouvoir du chien. Le roman de la trinité qui devait être parfaite lorsque l’amour était un émerveillement, lorsqu’il soulevait du sol et faisait accomplir des actes fous. Alors il faut savoir regarder les images dans chaque page comme un spectateur au cinéma, comme ce personnage qui sonde la nuit, fixe la lune en espérant qu’elle voilera ses obsessions. Et observer comment les personnages interviennent, traitent leurs fantasmes et interagissent entre eux.

La fréquence, les faits, le champ sémantique. Les fleurs et les herbes, omniprésentes. Pavots de Californie, géraniums, capucines, jacinthes bleues, lewisias rose ou orange, les fleurs de cactus cireux, les fleurs des figuiers de barbarie, les camassies bleues ou pourpre, l’amarante, le jasmin de Virginie et les roses sauvages. Rose, et le personnage féminin majeur du livre, portrait de femme admirablement exécuté qui déstabilise par ce qu’elle fait naître. La femme aimée, la femme honnie qui, pour avancer, doit se tenir, se tenir aux meubles massifs du salon, de la chambre, de la salle à manger, des meubles qui pourraient tomber sur elle. Des meubles trop lourds pour être changés de place. Répétitions. Dans la vitrine du séjour, chez les Burbank, il y a le livre des Herbes de l’Ouest des États-Unis, une clef là encore et un élément d’histoire que Thomas Savage retranspose. Un va et vient permanent entre sa vie à celle de ses personnages. Les fleurs contre les mauvaises herbes et comment les hommes se comportent. Les rituels et les vengeances, les croyances et les lâchetés. Les forts, les faibles. Les premiers ont besoin des seconds pour être ce qu’ils sont et se maintenir plantés dans le sol.

Écouter les formes des dialogues, immédiats et indirects. Leurs silences et leurs complicités précisément, les non-dits des personnages que Thomas Savage ausculte et qu’Antidote autopsie. Le langage familier qu’Antidote détecte et comptabilise. Le langage familier, c’est celui de Phil, sa pensée diffuse et reconnaissable entre toutes. Et les autres personnages que Thomas Savage reprend à son compte. Ou sous son aile en bon narrateur, pour les épargner, les soustraire à cette langue brutale. Violente. Si amère, acide qu’elle dissout les vêtements, corrompt les chairs jusqu’aux os, résorbant absolument tout ce que les êtres mettent sur eux pour exister. Juste exister entre les débris et ce que la vie repousse.

Les faiblesses que les personnages s’évertuent à camoufler.

Comprendre intimement comment Thomas Savage a bâti son texte. Le texte, le lire dans la langue de sa pensée ou lire sa traduction. Dans les deux cas, l’auteur a écrit le début puis l’a délaissé pour y revenir, revenir à l’image initiale et aux personnages du début à dix-neuf pour cent du livre. Lire en version numérique, cela change-t-il l’empreinte, sommes-nous plus sensibles aux détails au détriment de la géographie du livre. En 1967, l’auteur ne créait pas encore le système qui créerait ensuite le livre.

La vue plus que les mots. Une économie de mots et une langue qui porte parce que sensuelle et primitive. Il suffit d’un détail, d’un geste, d’un objet pour faire basculer toute l’intrigue. Thomas Savage ne joue pas sur l’effet de surprise mais travaille à la main la tension littéraire, le lieu, les liens entre les personnages, leur rencontre et les fracas inévitables. Le Pouvoir du chien ou la puissance d’un regard qui voit la nuit, qui voit à travers, au-dessus, qui voit avec tous ses sens mobilisés pour bondir sur sa proie et s’en emparer. La dépouille lancée aux chiens ou rendue à la terre et sa peau mise à sécher sur les barbelés. Les peaux que Phil refuse de vendre et qu’il préfère les brûler pour s’assurer que personne ne les achètera dans son dos. Le piano de Rose dans le salon du ranch et le banjo dans la chambre de Phil comme deux sonorités presque tactiles et qui s’opposent. Le vice de l’un qui heurte la nature refoulée de l’autre. La désynchronisation d’une lecture et désormais sa transparence. L’écriture de Thomas Savage, la liseuse et le travail d’analyse d’Antidote. J’appréhende l’obscénité de la transparence. Les statistiques, le nombre de verbes et de noms communs. Le temps du récit, en arrière, écrit au passé, information livrée sous la forme d’un camembert, avec des couleurs et des pourcentages. Les superpositions inventées par l’auteur sur des temps parallèles, déclinaisons de couches géologiques sur lesquelles les mots, désormais hors-sol, sont autant d’herbes dangereuses ou de poisons mortels.

J’ai fermé Antidote. C’était trop.

Et j’ai effacé le document Word. Je n’ai conservé que le souvenir, enroulé dans la fresque, celle du grand Ouest Américain, son histoire et le sol sur lequel elle s’incarne. Le support du temps sur les matières. Les visages qui fendent le gel et hurlent sous le vent. Le sel, le gel, le vent. Les peaux mises à sécher et à rétrécir, exposées au soleil, à tous les types de temps, les personnages exposés à l’extérieur pour créer leur tessiture.

Car à l’intérieur d’une machine, ils perdent leur pouvoir de suggestion. Ils manquent d’imagination. Et ils meurent.

 

Jeanne Ferron-Veillard

 

Thomas Savage naît le 25 avril 1915 à Salt Lake City. Il grandit dans un ranch du Montana, dans lequel il continue à travailler pendant sa jeunesse. Il part ensuite étudier dans l’Est et exerce différents métiers avant de publier son premier roman en 1944. Douze autres suivront, dont Le Pouvoir du chien en 1967. Lauréat de la Fondation Guggenheim en 1980, il disparaît le 25 juillet 2003 à Virginia Beach. Le Pouvoir du chien, republié en 2001, a été adapté au cinéma en 2021 par Jane Campion qui a reçu le Lion d’argent de la meilleure réalisatrice, à la Mostra de Venise 2021.

  • Vu: 472

A propos du rédacteur

Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard

Lire tous les articles de Sandrine Ferron-Veillard

 

Sandrine Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.