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Le Narrateur, Bragi Ólafsson (par Christelle Brocard)

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard 23.05.19 dans Actes Sud, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Pays nordiques, Roman

Le Narrateur, avril 2019, trad. Robert Guillemette, 144 pages, 17,50 €

Ecrivain(s): Bragi Olafsson Edition: Actes Sud

Le Narrateur, Bragi Ólafsson (par Christelle Brocard)

 

Etant donné son titre, on conçoit aisément que ce roman accorde une place prépondérante au narrateur. Mais quel statut lui accorde-t-il ? Si les toutes premières pages sont déstabilisantes – on ne sait pas qui raconte quoi –, on devine rapidement que la forme narrative constitue l’ossature fondamentale du texte, à laquelle se rattachent les péripéties relatées. La structure est donc essentielle et s’exhibe sans complexe, au fil d’une narration ludique et insolite : du « je » traditionnel, le narrateur-roi passe sans vergogne au « il » lorsqu’il invente lui-même son personnage ; il n’hésite pas non plus à incorporer des réflexions métatextuelles à son propre discours et à prendre à partie le lecteur qui, de ce fait, se met à jouer, à son insu, un rôle actif dans l’histoire in progress. Une fois démasqué, ce petit jeu formel pourrait lasser le lecteur en mal d’aventures substantielles, or que nenni : l’intrigue n’est pas en reste, bien au contraire !

Tour à tour narrateur et personnage principal, G. (désigné par cette seule initiale parce que son nom ne lui plaît pas) fait la queue dans un bureau de poste, afin d’y déposer un manuscrit. Il tombe par hasard sur une vieille connaissance, Aron Cesar Óskarson, qu’il hait de toute son âme, et au lieu de poster son enveloppe, il décide, sur un coup de tête, de le suivre dans ses pérégrinations au cœur du centre-ville de Reykjavik. Cette filature improvisée, très lente puisque la cible semble plutôt vouloir flâner que manigancer un mauvais coup, est prétexte au dévoilement des raisons qui ont suscité la haine du narrateur à l’égard d’Aron Cesar, treize ans auparavant : l’un et l’autre ont aimé la même femme et on devinera sans peine lequel des deux a emporté ses faveurs. Mais, très vite, le compte-rendu factuel des événements passés s’efface au profit de spéculations douteuses, car à force d’épier sa proie et d’interpréter ses moindres faits et gestes, G. se perd dans des conjectures et des théories fumeuses, entamant ainsi la crédibilité de son propre récit. Pris au piège de l’« épieur épié » et du « suiveur suivi », le narrateur en révèlera davantage sur sa personnalité, misérable, malveillante, mais surtout malheureuse, que sur celle du mystérieux Aron Cesar. L’écriture, alerte, précise et resserrée sur un point focal, qui introduit le lecteur clandestinement dans la vie privée des protagonistes et le transforme malgré lui en méta-voyeur, n’est pas sans rappeler celle de Georges Perec, dans La Vie mode d’emploi, le texte de Bragi Ólafsson étant toutefois beaucoup plus court et nettement plus épuré.

En refermant ce roman, le lecteur a tout lieu de penser que le narrateur a finalement formulé toutes ses hypothèses romanesques et posté son manuscrit. D’une grande subtilité narrative justement, Le Narrateur, de Bragi Ólafsson, traduit par Robert Guillemette, est un véritable petit bijou de la littérature islandaise, qu’il serait bien dommage de ne pas suivre de très près. Et pour convaincre les derniers récalcitrants, il est à noter, avec un brin de chauvinisme, que l’auteur n’est pas insensible à la culture française puisqu’il a choisi d’ouvrir et de clore son roman par une référence cinématographique franco-italienne : La Grande Bouffe, de Marco Ferreri.

 

Christelle d’Hérart-Brocard

 


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A propos de l'écrivain

Bragi Olafsson

Bragi Olafsson est né à Reykjavik, le 11 août 1962.
Il a exercé différent métiers, après des études d'espagnol : employé de banque, commerçant, journaliste. Bassiste des Sugarcubes de 1987 à 1992. Co-propriétaire d'une compagnie de disques, créée en 1986. Olafsson a traduit en islandais de la poèsie espagnole, anglaise et française (Appollinaire, Cendrars, Jacob,...) et City of Glass de Paul Auster. Il a écrit pour la radio et le théâtre. Il a publié plusieurs recueils de poésie, des nouvelles et 5 romans

A propos du rédacteur

Christelle d’Herart-Brocard

 

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Christelle d’Herart-Brocard : Houellebecquienne à ses heures perdues, elle n’a pas pour autant choisi Dublin mais Londres pour étudier la langue anglaise. Paris lui manque. Sur les traces de Michel, elle reviendra donc de son exil, un jour, et reprendra ses études doctorales. En attendant, elle lit et écrit pour La Cause, et ça lui fait du bien.