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Le Mot et le Reste : deux livres sur la musique automne 2021 (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal le 04.01.22 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Le Mot et le Reste

Le Mot et le Reste : deux livres sur la musique automne 2021 (par Didier Smal)

 

Rock’n’roll – Rhythm’n’blues, Rockabilly, Revival, Christophe Brault, Le Mot et le Reste, novembre 2021, 312 pages, 22 €

Musiques, Traverses & Horizons en 400 disques, Philippe Robert, Le Mot et le Reste, octobre 2021, 444 pages, 32 €

 

Chez Le Mot et le Reste, on aime sortir des sentiers battus, et on publie des ouvrages qui parlent d’images, de bandes dessinées ; qui sont de la plume d’Hakim Bey, de Noam Chomsky ou d’un Honoré de Balzac montrant déjà la veulerie journalistique ; qui parlent de la vie mais surtout de la nature (c’est ici que Thoreau et Mary Austin entre autres ont trouvé refuge, dans de belles traductions renouvelées avec sagacité) ; qui parlent aussi et surtout de musique, même de musiques, au pluriel – un peu comme si tout cela allait de pair.

Parmi les publications récentes de cette maison d’édition pas tant polyvalente qu’au fond cohérente dans son éclectisme apparent, deux attirent l’attention en particulier, sans nul rapport véritable entre elles autre que la curiosité tous azimuts, puisque Musiques, Traverses et Horizons en 400 disques, est un parcours parmi des disques peu courus qui ont pourtant un jour ou l’autre marqué l’histoire du rock, et que Rock’n’roll, Rhythm’n’blues, Rockabilly, Revival, propose d’aller à la rencontre d’une musique qui, depuis 1955, ne cesse de faire frémir voire frétiller la jeunesse occidentale en particulier. Les deux ouvrages ont en commun une part de subjectivité et de passion inhérente à l’exercice – mais ce n’est pas grave, c’est un peu comme lorsque existait encore une presse musicale aux opinions tranchées, et que l’on prenait plaisir à lire la célébration d’un disque par telle ou telle plume, plume dont on détestait le goût, et qui nous garantissait donc que le disque en question nous serait insupportable aux oreilles.

 

Les deux ouvrages sont conçus sur le même modèle : une collection de notices discographiques, entremêlant biographie du musicien et considérations sur sa musique, le tout dans l’ordre chronologique. Ces notices, précédées dans chaque volume d’une introduction expliquant les choix posés et les contextualisant, autant être honnête, relèvent d’une écriture journalistique, cantonnée quasi au factuel : Musiques et Rock’n’roll sont destinés à être parcourus avec curiosité, à la découverte d’artistes peu courus mais qu’il est intéressant de voir mis sur un pied d’égalité avec d’autres plus attendus, voire conventionnels. Ce sont des ouvrages de type encyclopédique, où la subjectivité, pour qui connaît déjà les sujets traités, se lit surtout dans les choix posés ; sinon, pour qui se demanderait quel effet ont les disques sur l’auditeur, le mieux, du moins pour Rock’n’roll, est de les écouter pour s’en faire une idée.

 

Christophe Brault ouvre Rock’n’roll sur une « Introduction » claire et bien conçue, qui permet de comprendre l’émergence du rock, en tant que genre musical mais aussi en tant que phénomène culturel – avec un détour intelligent, car souvent négligé par les évolutions technologiques qui ont permis cette émergence. Cette « Introduction », en retraçant l’histoire du rock avec honnêteté (oui, le rock est mort, mais vive le rock !), permet de comprendre cette fulgurance qui marqua la seconde moitié du XXe siècle. Et les notices qui suivent incitent donc à aller à sa rencontre.

 

Brault a cette autre intelligence : celle de proposer des choix discographiques pertinents pour notre époque ; foin d’albums certes datés de la grande époque du rock mais souffrant d’un manque total de cohérence puisque composés de quelques hits puis de reprises destinées au seul remplissage : Brault renvoie à des compilations conçues depuis l’avènement du cd par des connaisseurs qui ont séparé le bon grain de l’ivraie. Grâce à ces références, le néophyte peut partir à la découverte de Big Joe Turner ou de Little Richard en ayant l’assurance qu’aucun titre ne sera superflu. D’un autre côté, Brault étant un spécialiste de son sujet, il n’évite pas quelques artistes somme toute secondaires mais dont il célèbre l’un ou l’autre enregistrement, en particulier à partir de la fin des années soixante. Qu’à cela ne tienne : cet ouvrage est avant tout destiné à faire découvrir, pas à convaincre – et quiconque pense parvenir à aimer le rock intellectuellement, juste à partir d’une encyclopédie bien fournie, se trompe : ce que Brault propose, c’est de partir plus avant à la découverte d’une musique déjà appréciée, parce qu’un groupe actuel en joue ou parce qu’une radio dédie une partie de sa programmation à ce genre.

Et à quiconque proclamerait que ce genre d’ouvrage est superflu à l’ère d’Internet, on ne peut que répondre ceci : certes, il doit exister une page web dédiée à chacun des artistes cités par Brault, mais il n’existe pas de lien direct entre cette page web et une autre dédiée à un artiste similaire, à moins de suivre des liens hypertextes à l’infini et n’y finalement plus rien comprendre. Il en va de même pour l’ouvrage de Philippe Robert, Musiques : sur quel site Internet trouver une liste de quatre cents disques ayant tous pour vertu de rendre poreuses les limites entre les genres musicaux tout en restant, pour la majorité d’entre eux, audibles, c’est-à-dire composés de mélodies et d’harmonies et non de simples agressions bruitistes ?

 

Cette liste, imparfaite, incomplète, sujette à caution (par une forme étrange de snobisme, Robert parvient à éviter la mention de tout disque du Velvet Underground, sauf à considérer l’infernal Metal Machine Music de Lou Reed comme une suite extrême donnée à White Light/White Heat), est proposée dans Musiques, Traverses & horizons en 400 disques – que l’on peut d’abord qualifier de beau livre, puisque toutes les pochettes sont reproduites en couleurs dans une mise en page sobre et claire. Par la mise en page seule, tant l’ouvrage de Brault semble plutôt destiné aux amateurs, en devenir ou non, de rock, tant l’ouvrage de Robert est une incitation au voyage – et depuis l’avènement de la pochette de disque, ce voyage est d’abord visuel, et l’on aurait aimé quelques pages où Robert aurait évoqué l’art de la pochette comme porte d’entrée dans un disque.

 

Qu’à cela ne tienne, car le voyage proposé par cet ancien journaliste, chronologique (c’est le plus évident lorsque l’on parle de disques qui ont parfois explosé les limites des genres musicaux), est une véritable incitation à l’ouverture des oreilles, puisque l’année 1977, pour ne prendre qu’un seul exemple, permet d’organiser la confrontation entre Richard Hell et Junior Murvin, entre le punk rock et le reggae roots – c’est un peu comme l’ordre alphabétique dans une discothèque, qui fait se rencontrer des artistes a priori antagonistes. Ceci n’est qu’un exemple, mais incite à souligner une grande qualité des choix de Robert : nombre d’entre eux, on les sait transgressifs, et ils sont pourtant accessibles à toutes les oreilles, d’où la surprise ressentie en croisant par exemple Odyssey & Oracle des Zombies (j’ai toujours cru que c’était juste un excellent album pop, et je l’adore toujours tel quel…).

 

Autre qualité de Musiques : une écriture moins journalistique et plus nerveuse, plus revendiquée subjective que celle de Rock’n’roll. Robert publie un livre, certes, mais on a surtout l’impression qu’il convie le lecteur à visiter sa discothèque, avec le désir irrépressible de partager telle ou telle merveille – d’ailleurs, Robert a aussi publié des disques, ce qui en dit long sur le désir en question. Ce désir, on le connaît, et Robert en fait part avec style, trouvant les mots pour traduire l’émotion ressentie à l’écoute d’un disque. En toute subjectivité, et puisque l’album Laughing Stock de Talk Talk (1991) est un de ces disques de traverse qu’on a aussi cherché à partager in illo tempore, citons les mots par lesquels Robert invite à l’écouter : « D’entrée, après dix-huit secondes de silence, Talk Talk propose de réapprendre à écouter, au fil d’un album dans lequel l’espace occupe une place centrale. Symboliquement, Laughing Stock naît du silence qu’il apprivoise à force de nuances : six pièces s’installent dans la durée, s’étirent au ralenti à partir de presque rien, histoire de mettre en forme l’indicible, sans aucune note inutile ». Robert décrit, certes, mais il essaye surtout d’éveiller chez le lecteur le désir d’écouter – et y parvient souvent. C’est cela, écrire bellement sur la musique.

 

Didier Smal

 

Christophe Brault, né en 1961 à Reims, est conférencier rock, a été disquaire pendant quinze ans et a collaboré à de nombreuses radios pendant vingt ans (France Bleu ArmoriqueFréquence Ille, etc.).

Philippe Robert, né en 1958 à Paris, ancien chroniqueur pour Les InrockuptiblesVibrations et Jazz Magazine, vit dans le sud de la France. En qualité de producteur, on lui doit deux disques avec des membres de Sonic Youth (Lee Ranaldo et Thurston Moore).

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A propos du rédacteur

Didier Smal

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.