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Le manuscrit Hopkins, R.C. Sherriff (The Hopkins Manuscript), par Léon-Marc Levy

Ecrit par Léon-Marc Levy 08.09.26 dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Roman, Science-fiction

Le manuscrit Hopkins, R.C. Sherriff (The Hopkins Manuscript, 1939), Traduit de l’anglais par Virginia Vermon et Daniel Apert, éditions L’Arbre Vengeur (L’arbuste véhément) 2025.480 p. 14 €

Le manuscrit Hopkins, R.C. Sherriff (The Hopkins Manuscript), par Léon-Marc Levy

 

Si d’aucuns lecteurs se sont lassés du genre Science-Fiction à force de technologie, de jargon scientifique, de situations abracadabrantes et de complexité narrative, il y a de fortes chances qu’ils reviennent au genre avec délice par cet ouvrage purement réjouissant.

Ce roman fut publié en 1939 et cette date résonne tout au long de l’ouvrage. La guerre qui gronde dans le monde irrigue l’histoire de ses menaces et de ses causes. Entre la menace de la lune qui s’approche rapidement de la Terre et celle de la folie des hommes en proie aux rivalités politiques et impériales, à la géopolitique post‑cataclysme et à l’obstination britannique à préserver ses routes maritimes et son empire qui précipitent le véritable désastre c’est, finalement, la seconde qui sera la plus grave.

Laissons là la logique scientifique dont Sherriff se fiche comme d’une guigne. Rien n’est vraisemblable dans la catastrophe cosmique parce qu’en réalité rien n’est important aux yeux de l’auteur dans l’événement lui-même. L’apocalypse annoncée (et survenue) ne l’intéresse vraiment qu’à travers les tableaux d’une Angleterre rurale de la fin des années 1930, tableaux composés par un narrateur qui est en fait l’auteur du manuscrit découvert des siècles plus tard dans une maison anglaise et qui raconte les derniers soubresauts d’un Occident qui s’effondre.

Ce narrateur, Edgar Hopkins, est un personnage assez grotesque, obsédé par les poules qu’il élève pour des concours avicoles. Ce bonhomme narrativement central est limité, égocentrique, obsédé par ses poules, ses prérogatives et ses petites vexations personnelles. Ce choix d’un tel personnage comme voix du roman est le coup de génie de R.C. Sherriff : l’insignifiance de Hopkins crée un gouffre entre ses préoccupations triviales et la catastrophe universelle qui s’abat. C’est une source constante d’humour dans le roman, voire de franche drôlerie dans la veine traditionnelle de l’humour britannique. Ce décalage entre le narrateur et la catastrophe en cours est une sorte de raccourci entre le présent ordinaire et la situation extraordinaire. Il permet le temps pour comprendre l’enjeu du récit.

Mais il me fallait agir, si je voulais rester sain d’esprit ; c’est pourquoi, après mûre réflexion, je pris ce parti, dans lequel on peut voir une tentative pathétique d’alléger mon affreuse solitude : je lirais les œuvres de Sir Walter Scott du commencement à la fin.

L’autre coup de génie de Sherriff est assurément de décliner la catastrophe en deux étapes distinctes. La lune qui percute la Terre en est la première. L’invraisemblable bêtise des hommes en constitue la seconde, plus terrible encore que le cataclysme naturel.

L’avant-propos du roman, qui raconte la découverte du manuscrit Hopkins plusieurs siècles après les événements, résonne étonnamment de notre actualité et de notre (peut-être) devenir.

Il convient de rappeler que, pendant près d’un siècle après l’écroulement de la civilisation occidentale, les peuples des nations orientales régénérés se sont livrés à une orgie de destruction insensée de tout ce qui pouvait leur rappeler les jours vécus dans la servitude de « l’homme blanc ». Tout imprimé, tout vestige de l’art occidental était méthodiquement chassé et anéanti.

Si l’auteur du manuscrit est un homme médiocre, l’auteur de l’auteur du manuscrit se trouve être un styliste classique de très haute tenue, glissant sans cesse la nostalgie douloureuse dans ses tableaux d’un Londres dévasté.

On a peine à croire qu’ici c’est Notting Hill et que ce silence ténébreux qui règne sous moi, c’est Londres. Il fut un temps où je pouvais voir de ma fenêtre des millions de lumières. Bayswater Road et Oxford Street pénétraient alors jusqu’au cœur de Londres comme des épées flamboyantes et enrichies de pierreries. Il fut un temps où la rumeur de la ville montait vers ma fenêtre comme le bercement de la mer, quand l’orage se calme. Maintenant, assis sur cette chaise de bois, il me semble que je vis suspendu entre des ténèbres infernales et un silence surnaturel.

L’ombre d’H.G. Wells plane évidemment sur ce roman. R.C. Sherriff lui rend hommage au passage : Pendant quelque temps, chaque matin, les journaux avaient relaté les progrès de l’expédition dans les régions inconnues de la Lune, et tout le monde les lisait, comme un nouveau roman captivant de H. G. Wells.

Et ce gourou qui manipule et fascine les foules nous ramène furieusement à certain Lider d’aujourd’hui doté des mêmes qualités : Il déclara à ses disciples que la lune était le dieu des peuples opprimés et bientôt elle descendrait sur la terre pour détruire les blancs qu’ils haïssaient.

R.C. Sherriff nous offre avec le Manuscrit Hopkins un grand roman d’aventure, une œuvre d’imagination totalement débridée et un texte au style impeccable. Bravo (encore) aux éditions L’Arbre Vengeur (collection L’arbuste véhément) pour avoir tiré ce joyau de l’ombre.


Léon-Marc Levy


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A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /