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Le Fantôme de Philippe Pétain, Philippe Collin (par Guy Donikian)

Ecrit par Guy Donikian 19.05.22 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Essais, Histoire, Flammarion

Le Fantôme de Philippe Pétain, Philippe Collin, Flammarion/France-Inter, mars 2022, 366 pages, 22,50 €

Edition: Flammarion

Le Fantôme de Philippe Pétain, Philippe Collin (par Guy Donikian)


Cet ouvrage est le fruit d’une enquête passionnante de Philippe Collin menée auprès de douze historiens, chacun d’eux ayant travaillé spécifiquement sur un aspect précis relatif au personnage historique et contesté que fut Philippe Pétain, qu’il s’agisse de la première guerre mondiale, de l’entre-deux-guerres, de l’occupation ou de la deuxième guerre mondiale.

A la période trouble que nous vivons (lire ou relire la recension de La falsification de l’histoire de Laurent Joly sur notre site), l’ouvrage veut répondre en une dizaine de chapitres aux interrogations légitimes que pose la présence du personnage dans notre quotidien électoral ou pas.

En effet, comment expliquer le recours à Pétain aujourd’hui encore, pourquoi a-t-on eu recours à lui, qui a pactisé avec le pouvoir nazi, quelles ont été les circonstances de l’entre-deux-guerres qui ont pu favoriser son accession au pouvoir en 1940 ?

« Donner une image positive de Vichy, voire réhabiliter Pétain, permet de réhabiliter la droite nationaliste. C’est le même argumentaire depuis soixante ans, la différence étant que cela se passe aujourd’hui sur les réseaux sociaux ou à la télévision, alors qu’à l’époque c’était dans les livres ou les journaux ». C’est là la réponse qu’émet Henry Rousso dans le dernier chapitre intitulé « Ceux qui écoutent les mensonges ». La réhabilitation du personnage a commencé dès 1951, précise l’historien, à la mort du maréchal par des proches et parfois opposés à l’instar du résistant que fut le colonel Rémy. Ceux qui ont participé à cette réhabilitation ont surtout voulu montrer que Pétain aura été « emporté par les événements, arbitrant comme il le pouvait (…) car il représente malgré tout une certaine idée de la France ». Il faut ici se remémorer le contexte de la guerre froide et « le mythe de Pétain constitue alors un élément de la reconstitution d’une droite réactionnaire ».

On n’oublie par pour autant que le vainqueur de Verdun a pu jouir d’une notoriété auprès du public qui a favorisé son accession au pouvoir malgré la distance que le maréchal a toujours mise entre lui et les politiques. Les origines de Pétain ne le prédisposaient pas à une telle ascension, lui né en 1856, qui perd sa mère l’année suivante. Il est au collège quand la France déclare la guerre à la Prusse… Pétain est un homme du dix-neuvième siècle, qui a obtenu une limitation du droit de grâce pour les mutins de la première guerre mondiale, avec l’idée qu’il faut faire des exemples : si on fusille quelques mutins, cela dissuadera les autres.

Malgré cela, le mythe perdure, et Nicolas Offenstadt précise qu’il a été le général des soldats, celui qui a commandé les deux tiers de l’armée française à Verdun. C’est la base du mythe, même au discrédit de la période 1940-1944. Ainsi se réfère-t-on plus à la première guerre mondiale qu’à la seconde, Le Pétain de la Grande Guerre supplante celui de la Seconde.

C’est donc auréolé de Verdun et en répondant à l’appel des politiques et de la bourgeoisie que le maréchal va faire « don de sa personne » dans son fameux discours du 17 juin 1940 en annonçant la demande d’armistice. Il utilisera la radio comme moyen privilégié de communication et un véritable instrument de sa politique. Ce sont plus de 100 messages radiodiffusés qu’il adressera en quatre ans.

C’est à Vichy, et non à Lyon, ville d’Edouard Herriot détesté par Pétain, qu’il va établir son gouvernement dont la ligne directrice, fondée sur la conviction que la défaite de la France est due à la déliquescence morale et politique du pays, est la promotion de l’ordre. Ainsi reprend-on la devise, dès le 10 juillet 40, « travail, famille, patrie », imaginée en 1882 par Carnot, reprise le 6 février 1934 par le colonel De La Rocque, chef des Croix-de-Feu…

C’est aussi dès le 10 juillet 40 qu’on libère la parole antisémite et le 27 août la loi qui punissait l’injure et la diffamation contre les groupes religieux et raciaux est abrogée… Suivront le statut des Juifs d’octobre 1940, l’exposition « Le Juif et la France » le 5 septembre 1941, et la déportation orchestrée par Pétain des Juifs étrangers et français…

Cet ouvrage met en lumière la complexité de ces « années noires », celle du personnage pris dans un siècle qui n’était pas le sien, ce qui n’excuse en rien une politique et des décisions que certains veulent aujourd’hui réhabiliter. Douze historiens dont la volonté d’objectivité ne fait aucun doute montrent ici que la Vérité est une tâche qui nécessite un long travail auquel se référer est une nécessité absolue.


Guy Donikian


Philippe Collin est producteur sur France-Inter, auteur et scénariste de BD avec notamment la publication chez Futuropolis du Voyage de Marcel Grob, en 2018.


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