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Le Docteur Jivago, Boris Pasternak (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 08.09.23 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Russie, Gallimard

Le Docteur Jivago, Boris Pasternak, Gallimard, mai 2023, trad. russe, Hélène Henry, 704 pages, 26 €

Edition: Gallimard

Le Docteur Jivago, Boris Pasternak (par Patryck Froissart)

 

Quelle belle et opportune incitation à relire (ou à lire) une œuvre figurant, à juste titre, au patrimoine universel de la littérature que cette réédition par Gallimard au prétexte justifié d’une nouvelle traduction ! Il serait sans doute fort intéressant, pour un universitaire, pour un fieffé lettré, pour un critique érudit, tous fins connaisseurs de l’œuvre et capables de lire le texte original, de comparer cette version française à celles qui l’ont précédée, en particulier et en priorité à la plus courante, celle parue, déjà, chez Gallimard en août 1958, non signée mais dont les quatre traducteurs qui en avaient assumé la charge sont identifiés.

L’objectif du présent article est infiniment plus modeste : il ne s’agit que de recenser dans notre magazine cette nouvelle édition, présentée dans son beau volume, afin de susciter ou de ressusciter chez tout lecteur de la rubrique l’envie de se laisser emmener, emporter, transporter :

- Dans un étonnant, étourdissant, passionnant voyage de sept cents pages au long, en large et au travers des immensités russes, dans la profonde intimité de leurs paysages changeant au fil des descriptions, savoureusement poétiques, de variations saisonnières continues ;

– au sein de scènes de vie quotidienne représentées dans leurs détails les plus intimes, les plus triviaux aussi, dans leurs aspects folkloriques encore, l’auteur se livrant à une observation quasiment ethnologique des éléments socio-culturels qui permettent au lecteur d’appréhender, de vivre en toute proximité, voire en prenante promiscuité, les us domestiques propres à chacune des situations locales auxquelles se trouvent confrontés les personnages et d’en suivre l’évolution sur un demi-siècle ;

– dans le cours de l’existence mouvementée, erratique, désorientée, d’acteurs dont les traits de caractère sont à ce point précis et attachants que leurs portraits prennent et gardent immanquablement place dans le cercle des familiers du lecteur ;

– dans le contexte mouvant et tragique de l’Histoire politique et sociale d’une Russie en proie à des bouleversements et renversements incessants depuis la Révolution de 1905 jusqu’aux lendemains de la deuxième guerre mondiale, contexte dans lequel sont ballottés au jour le jour les protagonistes qui n’en contrôlent pas, n’en saisissent même plus ni le sens présent ni celui de perspectives obscures qui se bousculent, se contredisent, s’annihilent au hasard des décisions arbitraires ;

– dans le fil de l’intrigue amoureuse, passionnée et passionnante, douloureuse, fiévreuse, compliquée, hasardeuse, intermittente, comportant de-ci de-là des tranches de vie conjugale tantôt quasiment apaisées, « normalisées », tantôt pleinement idylliques, qui unit, réunit, désunit, dans ce contexte dont l’embrouillamini et l’absurdité sont magistralement rendus, le docteur Jivago et son amante Lara, lesquels se trouvent, se perdent, se retrouvent, disparaissent totalement l’un de la vue et de l’existence de l’autre au point de se résoudre à plusieurs stades du récit à la cruelle conviction que l’autre est mort(e) jusqu’à ce qu’il, ou elle, ressurgisse lors de l’un des multiples croisements de chemin dont l’auteur, suprême démiurge, organise, comme autant de coups de théâtre, les circonstances extraordinaires ;

– dans le « système de pensée » propre à Jivago qui, soit au gré de ses intimes convictions dévoilées par un narrateur omniscient, soit en les multiples conversations que le docteur entretient avec Lara, avec des proches, avec des collègues, soit lors des interrogatoires à quoi il est soumis à l’occasion de ses arrestations récurrentes, soit dans la correspondance épistolaire qu’il est parfois amené à rédiger, révèle une observation critique raisonnée, humaniste, pondérée des tenants et aboutissants du régime soviétique, pesant lucidement le pour et le contre des éléments sociologiques ayant abouti à la première révolution, puis à la chute du tsar, puis aux différentes phases politico-économiques qu’a connues l’URSS.

C’est, on le sait, cette analyse autant implacable, autant perspicace, autant lucide qu’incontestable, qui a valu à Pasternak, de la part du régime soviétique, son excommunication en tant « qu’agent de l’Occident capitaliste, anti-communiste et anti-patriotique », et la mise à l’index de son œuvre littéraire. Cette posture idéologique s’accompagnant de considérations, d’interrogations, d’argumentations philosophiques, existentielles, théologiques, sociologiques, éthiques, métaphysiques, l’ensemble, outre son intérêt romanesque, constitue un « objet » métalittéraire unique, en quoi, justement, s’insère un questionnement récursif sur l’écriture, la création, la fonction et le statut de l’art poétique en particulier, de la littérature en général.

Jivago en train de composer ou de corriger fébrilement ses poèmes et de se demander simultanément : « Qu’est-ce qu’écrire ? Pourquoi écrire ? A quoi bon écrire ? », voilà par exemple un autre moment de lecture inoubliable. A noter que cette édition, comme les précédentes, inclut après la fin du roman quarante pages des « poèmes du docteur Jivago », ce qui n’est pas le moindre atout de ce précieux volume.

Peut-on oublier par ailleurs ce personnage central, pittoresque, capricieux, à l’erre imprévisible, qu’est le train ?

Il y aurait tant à dire encore… Mais tout n’a-t-il pas déjà été dit par d’autres ?

Qu’importe ?

Ne retenons que ceci :

Lire et relire Le Docteur Jivago est une incontournable et renouvelable obligation intellectuelle.

 

Patryck Froissart

 

Boris Leonidovitch Pasternak, né le 10 février 1890 à Moscou et mort le 30 mai 1960 à Peredelkino, près de Moscou, est un poète, traducteur et romancier russe, lauréat du Prix Nobel de Littérature en 1958.

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A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.

Membre des jurys des concours nationaux de la SPAF

Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)

Membre de la SGDL

Il a publié plusieurs recueils de poésie et de nouvelles, dont certains ont été primés, un roman et une réédition commentée des fables de La Fontaine, tous désormais indisponibles suite à la faillite de sa maison d’édition. Seuls les ouvrages suivants, publiés par d’autres éditeurs, restent accessibles :

-Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)

-Li Ann ou Le tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)

-L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)