Le Deuxième sexe, Simone de Beauvoir en La Pléiade (par Yasmina Mahdi)
Le Deuxième sexe, Simone de Beauvoir, préface Esther Demoulin, chronologie Sylvie Le Bon de Beauvoir, La Pléiade, numéro 683, éd. Gallimard 2026, 1152 p., 68 €
La fabrication du féminin
Quand on aura révisé le dictionnaire et féminisé la langue, chacun de ses mots sera, pour l'égoïsme mâle, un expressif rappel à l'ordre.
Hubertine Auclert, Le féminisme. L'Académie et la langue,
Le Radical, 18 avril 1898
Dans cette œuvre magistrale, Le Deuxième sexe, Simone de Beauvoir déconstruit les opinions et les présupposés considérés comme évidents d’un existant « féminin », doxa reprise par toutes les disciplines savantes, littéraires et scientifiques. Dans la préface, Esther Demoulin souligne que « l’histoire de la philosophie, très longtemps écrite par des hommes, s’est construite selon Beauvoir sur un impensé, à savoir l’assimilation entre le point de vue masculin et l’objectivité universelle ». Ce que Simone de Beauvoir observe : « Une explication biologique du corps de la femme soumet ces dernières à un « déterminisme simpliste ».
De plus, elle établit un parallèle entre le statut de la femme et la propriété privée, « qu’il s’agisse d’une race, d’une caste, d’une classe, d’un sexe, réduits à une condition inférieure, les processus de justification sont les mêmes » ; mais, elle rajoute qu’« en vérité, pas plus que la réalité historique la nature n’est un donné immuable ».
Le caractère de la femme a été longtemps assigné à la « faiblesse » face à « la supériorité musculaire du mâle ». Lors de la savante dissertation sur la biologie et la constitution des espèces, Beauvoir précise : « Enfin une société n’est pas une espèce : en elle l’espèce se réalise comme existence ; elle se transcende vers le monde et vers l’avenir, ses mœurs ne se déduisent pas de la biologie ». La philosophe étudie la topique freudienne et sa « misogynie finaliste », et repère « le postulat commun à tous les psychanalystes : l’histoire humaine s’explique selon eux par un jeu d’éléments déterminés. Tous assignent à la femme le même destin ». Simone de Beauvoir rapporte qu’une partie de l’asservissement des femmes provient des « servitudes de la reproduction [qui] représentaient pour elles un terrible handicap » car « les maternités répétées devaient absorber la plus grande partie de leurs forces et de leur temps ». Elle se réfère en cela à Hegel : « certains passages de la dialectique par laquelle Hegel définit le rapport du maître à l’esclave s’appliqueraient bien mieux au rapport de l’homme à la femme », à propos de : « Le maître et l’esclave aussi sont unis par un besoin économique réciproque qui ne libère pas l’esclave. » [Hegel]. La « déchéance » de la femme et son infériorisation vont de pair avec le travail producteur, créant la puissance de la domination.
La philosophe énonce que « La société a toujours été mâle ; le pouvoir politique a toujours été aux mains des hommes ». D’où ont résulté exclusion, forclusion, bannissement, oppression, malédiction théologique, discrimination. Soit dans l’antiquité ou lors de l’avènement des monothéismes ou encore au sein des régimes féodaux et patriarcaux, la femme est minorée et ramenée au rang de marchandise. Néanmoins, Beauvoir précise que « du point de vue du matérialisme historique (…) il n’est pas clair que la propriété privée ait fatalement entraîné l’asservissement de la femme » - « synthèse ébauchée par Engels ». La condition féminine à travers les civilisations et les siècles n’est pas linéaire ; nonobstant, la femme reste sous tutelle d’un chef et ainsi privée de droits fondamentaux. Ce qui en résulte c’est que « La négativité demeure le lot des femmes tant que leur affranchissement reste négatif ». Simone de Beauvoir examine longuement l’existence du « deuxième sexe » à travers un historique partant des faits et des Mythes jusqu’à L’expérience vécue.
« Être féminine, c’est se montrer impotente, futile, passive, docile », états, écrit Beauvoir, qui peuvent mener à la morbidité et à certaines pathologies. Au final, c’est la société qui fabrique la féminité, réduisant tout d’abord la jeune fille au seul objet de désir, aliénée à un destin sexuel : « dans la rue, on la suit des yeux, on commente son anatomie (…) elle est saisie par autrui comme une chose ». Avec pour résultat une femme considérée comme « l’Autre absolu, sans réciprocité », où « tous ses élans d’ordre vital ou spirituel sont aussitôt barrés ». Ce fétichisme a entraîné un phénomène de régression s’appuyant sur des stéréotypes figés, dans les sociétés traditionnelles ou occidentales. « La destinée que la société propose traditionnellement à la femme, c’est le mariage ». Il n’existe guère de symétrie dans la situation de l’épouse et du conjoint.
Nombreux sont les pamphlets misogynes sous la plume d’Henri de Montherlant, de D.H. Lawrence, de Paul Claudel, d’André Breton, ainsi que les thèses déterministes émises chez les Pères de l’Église, ou chez Rousseau, Proudhon ou encore Auguste Comte. Pour Kierkegaard, la situation est résumée ainsi : « Quant à la femme, la raison n’est pas son lot, elle n’a pas de « réflexion » ; aussi « elle passe de l’immédiateté de l’amour à l’immédiateté du religieux ». Simone de Beauvoir énumère également les traumatismes et les blessures dus au devoir conjugal, à la défloration, à la sexualité, à la reproduction ou au viol, au harcèlement sexuel, à la prostitution. Elle note que nombre de femmes « sont encore dans l’ensemble en situation de vassalité » ; quant aux paysannes, « le travail rural réduit la femme à la condition de bête de somme ».
En définitive, la femme n’est qu’un substitut, un analogon. La femme est enfermée dans l’objectivation d’un ensemble de coordonnées arbitraires, rapportées à un objet extérieur, dédoublé et faux, et ce, par le biais d’un processus collectif où son image se rapporte à un masque… Beauvoir l’affirme : « Non seulement gaine, soutien-gorge, teintures, maquillages déguisent corps et visage, mais la femme la moins sophistiquée dès qu’elle est « habillée » ne se propose pas à la perception : elle est comme le tableau, la statue, comme l’acteur sur scène, un analogon à travers lequel est suggéré un sujet absent qui est son personnage mais qu’elle n’est pas ». Les extraits d’œuvres d’écrivaines comme Marie Bashkirtseff, Colette Audry, Colette, Dorothy Parker, Edith Wharton, Virginia Woolf, etc., apportent des contre-exemples et une certaine véracité à l’existence des femmes.
Le Deuxième sexe est à la fois une œuvre philosophique magistrale, un « désir d’écriture autobiographique » [Esther Demoulin], un combat féministe et un ensemble savant porté par une très belle écriture. Citons le célèbre adage : « En vérité, on ne naît pas femme, on le devient ».
Cet ouvrage est publié en Pléiade pour célébrer le quarantième anniversaire de la mort de Beauvoir (1908-1986).
Yasmina Mahdi
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