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Le Dernier Messie, Peter Wessel Zapffe (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel le 13.10.23 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Allia

Le Dernier Messie, Peter Wessel Zapffe, éditions Allia, août 2023, trad. Françoise Heide, 48 pages, 6,50 €

Le Dernier Messie, Peter Wessel Zapffe (par Marc Wetzel)

 

 

Quand on attend un Messie, c’est déjà que ça ne va pas bien fort ; mais quand on en appelle, comme ici, à un « dernier Messie » (un de la dernière chance), c’est qu’on joue le va-tout de sa propre demande de salut. Et puis, littéralement, le dernier Messie (le der de der) arrive par principe dans un monde où il ne pourra plus s’en former un autre, dans la fin, donc, de tout monde normal (imparfait, désespérant, déchiré). Mais un Messie, en pleine fin ou décomposition du monde, quel rôle y jouerait-il ? Et quelle espérance peut donc susciter quelqu’un venu pour donner le coup de sifflet final (sinon mobiliser quelques quolibets ou sourires navrés) ? À quoi bon, un « Messie pour la route », s’il n’y a plus de route ?

Ce Messie bien baroque est la figure-titre d’un tout petit livre (paru en 1933, un simple article de synthèse) d’un auteur lui-même paradoxal (philosophe et alpiniste norvégien, mort à 90 ans en 1990), disciple de Schopenhauer (mais en version sportive), l’égal d’un Cioran (mais sur banquise), probable lecteur de Bergson (mais avec une lecture extraordinairement pessimiste de l’élan vital, et de l’incapacité foncière qu’a l’intelligence humaine de comprendre et de guider – et probablement d’aimer ! – la vie). La petite trentaine de pages de ce livret (par lequel Zapffe condensait les thèses d’un livre beaucoup plus étendu, jamais traduit, Sur le tragique) déploie en effet trois idées très sombres et rudes, mais nettes, et fortes : d’abord que l’esprit, en dépassant la vie, met en danger le vivant qui le porte et le met en œuvre ; ensuite que cette vie pensante de l’être humain n’a alors d’autre solution (comme l’avaient vu Pascal et Freud) que de truquer elle-même son activité, en réduisant et faussant les contenus de conscience qui la minent ; enfin que la tragédie de la vie humaine ne peut prendre fin qu’avec la vie humaine tout court (c’est pourquoi là où l’avant-dernier Messie nous disait : « Multipliez-vous et construisez le royaume de Dieu sur Terre », le dernier (le zapfféen) nous dit, carrément (p.43) : « Soyez inféconds et laissez derrière vous la terre en paix », c’est-à-dire que son message est radicalement dénataliste (débarrassons en douceur le plancher des vaches, puisque nous pouvons choisir, graduellement, mais sûrement, de nous éteindre – et saurions à peu près comment faire) et d’inspiration « écologie profonde » (la vie terrestre a en l’espèce humaine son parasite géant, mais par chance suicidaire : que l’homme abandonne donc à la Nature les clés de son Royaume !).

La « conscience », on le sait, est une attention à la présence, y compris (dans la conscience de soi) à sa propre présence. Si, dans l’espèce humaine, sa conscience libre et rationnelle lui permet (comme aucun autre animal ne le peut) de se rendre « attentif » au Tout des choses, aux lois de production des phénomènes, et aux moyens de changer méthodiquement la nature selon ce qu’on comprend d’elle – ce qui permet les trois avancées humaines décisives, exclusives, respectivement, de la métaphysique, de la science et de la technologie, cette même conscience libre (c’est-à-dire pouvant choisir autrement que ça ne lui vient) et rationnelle (c’est-à-dire pouvant calculer l’ordre et ordonner ses calculs) est donc aussi, inévitablement attentive à la présence de trois choses moins festives ou radieuses : la mort, le silence de l’Univers (que la parole humaine rend, par contraste, d’autant plus assourdissant), l’absence de raison de l’existence de la raison même. Cela fait, dit Zapffe, beaucoup à assumer, beaucoup trop, en tout cas, à pouvoir supporter loyalement, ou encaisser longtemps en vérité, c’est-à-dire sans devoir se mentir.

Le constat est donc sans appel : l’homme est obligé de se défendre de la conscience même qui, elle, le défend de l’animal hors de lui et de sa propre animalité. Les moyens (trois ou quatre, tout au plus) dont nous disposons pour ça sont prosaïques et communs, énonce Zapffe, et d’une bien triste universalité : d’abord écarter les pensées qui troublent (faire taire en nous ce que nous ne pouvons tout simplement pas assimiler, « isoler » en nous ce dont nous ne pouvons d’aucune manière nous faire vivre – c’est le refoulement) ; ensuite nous en tenir aux pensées « ancrées » en nous, même si elles sont ou deviennent illusoires et dépassées, c’est-à-dire préférer croire en ce qui nous protège que connaître ce qui nous renouvelle : sorte d’abritude régressive, qui se fie aux soutiens fictifs, mais éprouvés, plutôt qu’aux relances objectives, mais périlleuses ; enfin « se distraire », se divertir, c’est-à-dire addictivement amuser son attention sur l’anodin et le superflu, plutôt que l’aiguiser sur le noble et l’instructif. Le quatrième et dernier moyen est la sublimation freudienne, qui permet, en esthétisant la souffrance et transfigurant l’ennui, de transformer la laideur tragique qui nous détruit en « belles » tragédies que nous composons et proposons prestigieusement ; mais l’art, bien sûr, peut nous déporter de l’impact de la souffrance, non nous consoler de la réalité de celle-ci. Comme Pascal, Zapffe voit en ces « protections » psychiques le moyen de paralyser l’angoisse (la folie résultant d’une incapacité à continuer à se mentir normalement) en brouillant sa source même. Mais le comique involontaire de ces auto-bobards (qui font soigneusement disparaître leur propre petitesse) vaut mieux que le tragique délibéré (qui lierait notre disparition à l’exercice et l’assomption de notre grandeur).

Mais alors faut-il que l’homme mette fin (et en douceur, puisqu’il le pourrait !) à l’aventure de son espèce ? Zapffe dit trois choses : d’abord que s’il vaut mieux, en général, ne pas naître (mais on ne le choisit pas), mieux vaut a fortiori (puisque cela, on peut le choisir !) ne pas faire naître. Ensuite que les générations futures ne souffriraient certes pas de leur inexistence, et qu’il serait plus immoral de procréer des mortels que de programmer des non-nés (on ne peut jamais complètement assurer à une vie à venir une existence digne d’être vécue, garantie sans malheur, mais on peut être assuré qu’à une vie qui ne sera pas, ne manquera pas le bonheur dont on la priverait, puisque le rien ne manque de rien !). Enfin (en s’installant en aval, en quelque sorte, de l’argument athée de Marcel Conche : il est immoral de croire en un Dieu qui laisse – alors que, pouvant tout, il pourrait la faire cesser – la souffrance des enfants), il est moral que les hommes fassent cesser, pour leur part, la venue de cette souffrance des enfants, en mettant simplement fin à leur jouissance de leur venue ! L’homme est ainsi comme un Dieu pouvant s’abolir, et damner de lui-même sa puissance procréatrice. Il n’y a, dit l’admirable fable du début de notre texte, qu’un repentir possible pour le Prédateur absolu de la vie terrestre : arrêter soudain les frais, déposer son carquois… ou n’y déposer, désormais, que ses propres cendres :

« Une nuit, en des temps immémoriaux, l’humain se réveilla et se vit lui-même.

Il vit qu’il était nu sous le cosmos, errant à l’intérieur de son propre corps. Tout se dissolvait face à sa pensée tâtonnante, et dans son esprit se succédaient sans relâche émerveillements et frayeurs.

Puis la femme se réveilla à son tour, et déclara qu’il était l’heure de sortir et de tuer. L’homme se saisit de son arc, cet objet né de l’alliance entre son intellect et sa main, et s’en alla sous les étoiles. Mais lorsque les animaux arrivèrent au trou d’eau où il avait coutume de les guetter, il ne sentit plus palpiter en lui l’élan du tigre prêt à bondir, seuls l’habitaient un grand psaume et la fraternité souffrante entre tous les êtres vivants.

Ce jour-là, il ne retourna pas chez lui avec du gibier. On le retrouva au changement de lune suivant, mort, assis au bord de l’eau » (p.7).

Mais alors, à quoi bon un Messie, un Sauveur « oint » ? L’ironie de l’auteur fait simplement voir en l’homme un Dieu qui peut se dés-oindre lui-même, un dieu de la désonction ! Il faut donc suivre le Christ sur sa croix, mais à la simple condition d’y faire monter toute l’espèce…

Et notre « dernier Messie », après avoir (p.43) donné ses trois hyper-brèves consignes, finira comme on l’imagine. Dernières lignes de notre texte :

« Connais-toi toi-même ; soyez inféconds ; laissez derrière vous la terre en paix ».

« Et lorsqu’il aura prononcé ces mots, ils se jetteront sur lui, les sage-femmes et les fabricants de bouillie en tête, et l’enterreront à mains nues.

Ce sera le dernier Messie. Il descendra, de père en fils, de l’archer mort près du trou d’eau ».

 

Marc Wetzel

 

Peter Wessel Zapffe (1899-1990), penseur norvégien. Ce tout petit livre, d’une éclatante originalité, rappelle le chef d’œuvre méconnu de James P. Carse (Jeux finis, jeux infinisLe pari métaphysique du joueur, Seuil, 1988), à ceci près que Zapffe, lui, joue plutôt à « pouce », à « arrêtons – définitivement – de jouer » !

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A propos du rédacteur

Marc Wetzel

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.