Le ciel a disparu, Alain Blottière (par Patrick Abraham)
Edition: Gallimard
Je n’entreprendrai pas de résumer le dernier roman d’Alain Blottière afin de laisser aux lecteurs le vif plaisir de la découverte tel que je l’ai l’éprouvé moi-même. Je me contenterai d’en éclairer l’intrigue avant d’établir des correspondances avec quelques-uns des livres précédents de l’auteur.
Le ciel a disparu est construit sur une double narration, la deuxième soulignée par l’italique. Le premier narrateur prend la parole en 2050 et revient sur des faits qui se sont déroulés vingt-quatre plus tôt, à partir de mai 2026, appartenant donc à son passé mais, pour nous, en février de cette même année, situés dans un futur proche.
Le premier narrateur a une quarantaine d’années en 2050. C’est un adolescent de quinze ans en 2026, vivant à Sifra, une oasis égyptienne, avec son grand-père adoptif, l’écrivain septuagénaire Ayann Ader. On aura deviné qu’Ayann Ader est le narrateur du récit enchâssé. Les fidèles de Blottière, à qui Ader ressemble par divers traits sans s’identifier à lui, songeront bien sûr à l’oasis de Siwa, qui joue dans sa vie un rôle si important.
Ce premier narrateur, Malik (« roi » en arabe), qu’Ayann Ader surnomme Liki, est peintre sous le demi-pseudonyme de Liki Negma (« étoile » en arabe) bien qu’il n’ait bénéficié d’aucune formation académique. La suite du roman nous apprend qu’il va acquérir une notoriété étonnante, un de ses tableaux, intitulé en miroir Le ciel a disparu, étant acheté, pour une « somme astronomique », par la Musk Foundation.
Liki Negma est un personnage de fiction, mais il pourrait avoir eu un modèle, qui signerait ses toiles Momo Negma. Je profite de l’occasion pour inciter les curieux à se renseigner sur l’artiste égyptien Essam Alaa, né en 1994, à l’œuvre étrange et attachante, dont Momo Negma pourrait être l’ami.
J’en arrive à l’essentiel puisque Elon Musk a été évoqué : Ayann Ader nous raconte, étape par étape, au fil du récit que son petit-fils, cinq ans après sa mort, a retrouvé, son projet, a priori suicidaire et aberrant mais logique et convaincant à travers l’exposition de ses mobiles, d’assassiner le richissime fondateur et patron de SpaceX, soutien de Donald Trump et des extrêmes-droites sud-américaines et européennes, à cause de qui, en effet, peu à peu mais avec une rapidité croissante, le ciel disparaît. Je ne dirai pas quels moyens il envisage pour parvenir à son but, ni s’il l’atteint. Je ne dévoilerai donc pas non plus les raisons de la mort annoncée de Musk, en 2040, ni ce que Blottière imagine de l’avenir assez effrayant qui nous attend.
J’ajouterai que Malik-Liki, dans Le ciel a disparu, est le fils de Goma, adopté par Ayann Ader ; que ce Goma apparaît déjà dans Rêveurs (2012), jeune garçon des quartiers pauvres du Caire ; et que l’Égypte représente à la fois pour Blottière un pays réel et une province intime comme le furent l’Italie pour Stendhal, l’Espagne pour Barrès ou pour Genet le Maroc. J’invite à lire, outre Rêveurs, L’oasis (récit consacré à Siwa, justement, 1994), L’Enchantement (1995), Si-Amonn (1998), Petit dictionnaire des dieux égyptiens (2000), etc.
Je l’ai dit, Liki est un adolescent en 2026. Je rappellerai combien Blottière, de livre en livre, se montre sensible, sans position surplombante ni complaisances commodes, au monde de l’adolescence, à ses promesses, à ses désirs, à sa fragilité. Je pense à Nathan dans Rêveurs, qui croise la route de Goma pendant le « printemps arabe » ; à Léo dans Azur noir (2020), qui croise celle de Rimbaud ; au Baptiste de Comment Baptiste est mort (2016), kidnappé en plein désert avec sa famille par un commando djihadiste, devenu Yumaï et confronté à une expérience terrifiante ; à Tommy et au lycéen Gabriel, choisi pour incarner Tommy au cinéma, dans Le tombeau de Tommy (2009).
J’ai nommé Rimbaud qui accompagne Blottière depuis son premier roman, Saad (1980). Je signalerai qu’Ayann Ader, à Paris, emmène un certain Ethan, rouage essentiel de son projet, jusqu’à la maison des Verlaine-Mauté, 14 rue Nicolet, cadre d’Azur noir.
Ayann Ader est prêt à mourir, ou à passer de longues années en prison, et à se voir infliger par les vainqueurs, qui écrivent l’histoire, l’épithète infamante de « terroriste », pour que, par le meurtre d’Elon Musk, avatar post-moderne d’un Mal implacable, immature et ricaneur, le ciel ne disparaisse pas - ou que sa disparition soit retardée. J’attirerai derechef l’attention sur Le tombeau de Tommy, sur son inspirateur, Thomas Elek, membre des FTP-MOI, désigné lui aussi comme « terroriste » par l’occupant nazi, et sur Marcel Rajman, fusillé aux côtés de Tommy le 21 février 1944 et cité dans Le ciel a disparu.
Je louerai la grande qualité de l’écriture de Blottière, limpide, exacte, rétive à toute facilité. Et son audace de s’aventurer sur des terrains que ne fréquentent guère les romanciers français actuels, fascinés par leurs malheurs intimes.
Oui, le ciel disparaît comme le déplore Ayann Ader et comme nous le remarquons, hélas, dans nos villes mais pareillement, du fait de la prolifération satellitaire, dans les rares lieux jusqu’ici préservés. Ce n’est pas un évènement anodin, mais une mutation anthropologique, une rupture décisive dans notre rapport à l’univers, un coup d’arrêt donné à nos possibilités, les belles nuits d’été, les pures soirées d’hiver, de méditation heureuse, de dérive poétique. C’est un accaparement du ciel par le techno-féodalisme (la formule est de Yanis Varoufakis) au service des délires démiurgiques : coloniser Mars, par exemple, obsession de Musk.
Telle serait, non le message (il ne s’agit pas d’un roman à thèse), mais la leçon alarmante, propre à nous réveiller de notre passivité complice, du Ciel a disparu. On se souviendra de la belle phrase de Kafka définissant l’écriture comme un « bond hors du rang des assassins » (Journal, 27 janvier 1922). En faisant de l’écrivain Ayann Ader un criminel en puissance planifiant jour après jour, avec minutie, un geste définitif, Alain Blottière a-t-il voulu constater l’obsolescence de la littérature face au chaos qu’organisent les nouveaux prévaricateurs ? Non, car c’est bien par la littérature, et non par la violence d’un acte, qu’il s’adresse à nous.
Puisqu’il est question d’étoiles, de constellations, de galaxies, je rendrai hommage, pour conclure, à l’un des plus merveilleux poètes cosmiques du vingtième siècle, François Augiéras, admiré par Blottière, je crois. L’Association Les Amis d’Augiéras, à Domme, dont j’ai l’honneur de faire partie, aurait souhaité célébrer le centième anniversaire de sa naissance, en 2025, en publiant, grâce à Maxime Dalle, un échange de lettres inédites avec Jean Boyé. Serge Sanchez, son biographe et ayant droit, s’y est opposé pour de tortueux, de futiles prétextes. Un Carnet de dessins de José Correa, qui a rencontré Augiéras, peintre singulier lui-même, à dix-sept ans, et du fils de Correa, Pablo, a cependant été édité, à vingt exemplaires. J’ai eu le privilège de le recevoir.
L’auteur de L’Apprenti sorcier et d’Un Voyage au mont Athos aurait sans doute aimé les tableaux Liki Negma pour leurs « décors inventés » et leurs personnages aux « bras levés ou indiquant des directions énigmatiques ».
Patrick Abraham
Pondichéry, Inde
Février 2026
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