Le choix de la folie, poème à dire et à crier, Alain Marc (par Murielle Compère-Demarcy)
Le choix de la folie, poème à dire et à crier, Alain Marc, Z4 Editions - Éditions Douro
Ecrivain(s): Alain Marc Edition: Editions Douro
Dans son intitulé même, Le choix de la folie engage une position décisive : la folie n’y est pas subie, mais assumée, presque revendiquée comme un acte de libre arbitre. Deuxième mouvement du vaste ensemble Le Grand Cycle de la vie ou l’odyssée humaine, ce poème s’inscrit dans une architecture monumentale — quatorze sections déployées sur des milliers de pages — où l’écriture excède largement le livre pour devenir expérience totale. Pensé pour la voix, accompagné d’enregistrements sonores et prolongé sur scène par un dispositif visuel (notamment avec les œuvres du peintre Lawrence), le texte affirme d’emblée sa dimension performative : il est fait pour être dit, crié, murmuré, traversé.
Au cœur de cette entreprise, il y a une nécessité : arracher la parole à l’étouffement. Le poème déploie une existence prise dans « l’aire d’une cage », métaphore d’un enfermement psychique et existentiel dont l’écriture tenterait de briser les barreaux. Le souffle y est menacé, entravé par les débris du deuil, de l’échec ou de la dépression — états qui surgissent parfois « sans aucune cause apparente », comme des effondrements sans origine assignable.
Mais Alain Marc suggère que la dépression n’est peut-être rien d’autre que l’épuisement des possibles, le moment où les solutions cessent d’apparaître.
Dès lors, le poème devient un geste de survie. Lorsque « l’idée fixe » s’emballe et que la rumination s’impose comme un réflexe, il s’agit de rompre le cercle, de trouver une issue. Cette issue passe ici par le cri. Un cri pris « à pleine gorge », qui ne relève pas de l’expression spontanée mais d’une élaboration poétique, d’une montée en puissance du langage jusqu’à son point de rupture. À cet égard, l’écriture d’Alain Marc rejoint, par son intensité et sa radicalité, l’héritage d’Antonin Artaud : même volonté de faire du verbe une force agissante, capable de traverser le corps et de mettre en jeu les limites de la conscience.
Ce cri n’est pas sans horizon. Il s’inscrit dans une dynamique de franchissement, figurée par l’image d’une odyssée toujours possible « au-delà de Charybde et Scylla ». Le texte convoque ainsi une mythologie du passage : il faut avancer, tenir la barre, s’arracher aux pesanteurs pour gagner le large. La poésie devient alors navigation, tentative de relier des îles — autrement dit des êtres — au sein d’un archipel fragile mais persistant. Écrire, c’est se purger, certes, mais aussi transmettre : faire de sa propre expérience une ressource pour autrui, affirmer une forme d’utilité existentielle au cœur même de la vulnérabilité.
Car le poème n’ignore rien de la blessure. « Blessé(e) à vie » : la formule revient comme un constat sans appel, marquant une condition partagée. Pourtant, cette blessure n’est pas seulement lieu de chute ; elle peut devenir matière de transformation. Les larmes accumulées, les silences traversés, nourrissent un imaginaire de fertilité — comme si le sel du chagrin pouvait engendrer de nouveaux paysages, à la fois rêvés et ancrés dans le réel.
Reste la question de la peur. Peur de soi, peur de la violence, peur surtout de cette folie que la société rejette et stigmatise. Alain Marc ne l’élude pas : il en fait au contraire un point de tension majeur. Mais loin d’enfermer le sujet dans une marginalité définitive, il ouvre la possibilité d’une guérison entendue non comme retour à la norme, mais comme reconquête d’une voix. Faire entendre cette voix — fût-elle brisée, excessive ou dérangeante — devient un impératif.
Ainsi, Le choix de la folie apparaît comme un espace extrême, où l’écriture et l’existence se confondent dans une même épreuve. Poésie de la limite, de l’exposition et du vertige, le texte ne promet aucun apaisement durable. On n’en sort pas indemne, pas plus qu’on ne « sort » véritablement de la folie. Mais dans ce mouvement de retour incessant, quelque chose persiste : la possibilité de dire, encore, et de transformer le cri en forme.
© Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)
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