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Le Cas Marguerite Audoux, Géraldine Doutriaux (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi 08.01.26 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Récits, Editions Des Femmes - Antoinette Fouque

Le Cas Marguerite Audoux, Géraldine Doutriaux, 192 p., 2025, éd. des femmes – Antoinette Fouque, 15 €

Edition: Editions Des Femmes - Antoinette Fouque

Le Cas Marguerite Audoux, Géraldine Doutriaux (par Yasmina Mahdi)

Une bergère autodidacte

 

Géraldine Doutriaux (autrice, agrégée de lettres modernes, enseignante en REP, prix Annie Ernaux 2008), sort de l’ombre Marguerite Audoux, écrivaine autodidacte née en 1863 à Sancoins, dans le Cher. À l'âge de 14 ans, Marguerite Audoux fut placée en tant que bergère et servante de ferme en Sologne. À 18 ans, elle partit s'installer à Paris et y exerça le métier de couturière. De plus, pour compléter son salaire, elle travailla à la Cartoucherie de Vincennes ou encore à la buanderie de l’Hôpital Laennec. Les médecins lui conseillèrent d'arrêter la couture sous peine de devenir aveugle. Son roman le plus connu, Marie Claire, a reçu le Prix Femina en 1910. Les ventes dépassèrent les cent mille exemplaires.

Marguerite Audoux fréquenta des écrivains, dont Léon-Paul Fargue, Valery Larbaud, Léon Werth, Octave Mirbeau, André Gide et Romain Rolland. Cette petite bergère, en 1933, n’avait lu que « le pays carré et lumineux d’un Fénelon », « les rivières verbales d’un Chateaubriand », et un dictionnaire…

Son hérédité est rude, « une enfant d’illettrés (…) fille d’un bâtard ». Elle écrira suivant un canevas précis dans un registre sentimental. Géraldine Doutriaux retrace le parcours romancé de Marguerite, effectuant un voyage psychopompe pour lui redonner chair et présence. La pastourelle solognote a traversé les enfers de la pauvreté « dans le Cher rural (…) où l’illettrisme est tenace ». Mais comme le souligne sa biographe, « le malheur exceptionnel de Marguerite n’est rien qu’un fait divers courant ».

Marguerite Audoux n’échappe pas à la malédiction de l’hérédité sociale, elle se trouve placée, obligée d’être bergère en Sologne. La vie est misérable pour les fillettes naufragées de l’existence, parfois infirmes, handicapées, victimes de sévices. Durant l’affreux passage à l’orphelinat de Bourges, une première chance lui sourit ; en effet, une religieuse bien intentionnée protège la pupille de l’État et lui apprend à lire, ce qui la sauve. L’écriture sera pour elle une échappatoire et une évasion, étoffée de l’expérience à la campagne, près des animaux de ferme et des rituels des paysans. Néanmoins, « elle n’aime pas trop être bergère, elle a froid et elle a peur des loups… elle préfère s’occuper des cochons. (…) Vus par cet esprit d’innocente, les animaux ne sont plus des animaux, ils ont une âme ».

Le tableau historique est sombre ; de 1880 à 1910, la réalité est monstrueuse pour les filles du peuple : « le harcèlement sexuel, l’avortement, l’adultère et l’alcoolisme des maris ». En plus du viol conjugal… La bergère aux yeux bleus, de la fonction de servante, puis de couturière de province, passera à celle de couseuse de mots, reléguée dans « sa chambre de bonne parisienne ». Le Cas Marguerite Audoux permet à G. Doutriaux de notifier l’existence précaire de ces anonymes, « la centaine de milliers de femmes qui gagnent leur pain dans la capitale en réalisant des travaux d’aiguille ». Ces ouvrières montées de leur campagne, de leur province, aux surnoms d’oiseaux, ont grisé l’imaginaire des écrivains du 19ème siècle et fabriqué le phantasme de la grisette. Ce qui relève des faits est plus sordide : combien de ces jeunes filles de la classe laborieuse finiront phtisiques ou en maison close ! Pourtant, Marguerite Audoux n’est pas Gervaise, la blanchisseuse de L’Assommoir, qui, au fil du roman, est entraînée vers la paresse, la gourmandise et l'alcoolisme.

Dans le Paris déjà indifférent qui se construit sur les ruines de La Commune, la vie est dure pour les artistes sans le sou qui partagent la condition des prolétaires. Ainsi, l’on découvre dans cette biographie originale le non-conformisme de Marguerite et le cercle d’auteurs, plus restreint et moins « tapageur » que les cénacles bien connus des naturalistes ou des surréalistes, passés à la postérité. Peut-on parler à propos de M. Audoux de transfuge de classe ? chose assez rare à l’époque pour une femme de souche modeste. Un groupe de bohèmes désargentés va donc se réunir chez Marguerite, la « grande sœur indulgente », hélas, une « tribu tombée dans les oubliettes de l’histoire littéraire ». De même en est-il pour « ces sœurs de labeur et d’écriture tombées plus profond encore dans l’oubli que Marguerite ». Ici, Doutriaux imagine des scènes de bonheur, des discussions artistiques et libératrices, « espèce de société idéale ».

Le roman Marie-Claire semble être à l’origine du Grand Meaulnes d’Alain Fournier, paru en 1913, l’écrivain étant revenu en 1911 chercher des traces de la petite bergère berrichonne. Or, la polémique est grande, suscitée lors de la sortie de Marie-Claire, ainsi que les légendes qui circulent lors de son succès et les invectives misogynes d’auteurs de renom. L’orpheline malvoyante, « l’ancienne coqueluche du Paris littéraire » mourra en 1937 et sera enterrée à Saint-Raphaël. L’ouvrage de Géraldine Doutriaux a le mérite de militer pour la cause des femmes.


Yasmina Mahdi



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A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.