Identification

Le camp des enfants (Un roman basé sur l’histoire vraie du terrible bloc 31), Otto B. Kraus (par Patrick Devaux)

Ecrit par Patrick Devaux 16.03.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Histoire, Roman

Le camp des enfants (Un roman basé sur l’histoire vraie du terrible bloc 31), Otto B. Kraus, Éditions City, janvier 2021, trad. anglais (Royaume-Uni) Fanny Montas, 304 pages, 20 €

Le camp des enfants (Un roman basé sur l’histoire vraie du terrible bloc 31), Otto B. Kraus (par Patrick Devaux)

 

Le narrateur, ayant poursuivi sa vie après être passé par Auschwitz, le camp de concentration, et y avoir survécu, n’envisageait en rien d’y retourner. Une rencontre et l’évocation d’un journal d’Alex Ehren, tué quelques jours avant la libération du camp, vont réactiver ses souvenirs 23 ans plus tard :

« L’Holocauste n’a pas été un seul événement qui a tué six millions de personnes : il y a eu six millions d’holocaustes différents, chacun a souffert individuellement, les peurs et les cicatrices sont toutes uniques /…/ Alex Ehren était arrivé au camp de familles de Birkenau en décembre 1943 ».

Dita Kraus introduit ce livre relatant le vécu de feu son mari Otto Kraus qui fut enseignant pour enfants dans le camp et n’eut pas l’occasion de voir son livre paraître.

Les faits et les rumeurs sont hélas bien réels : « Beran, qui aimait les mathématiques et s’exprimait toujours de façon rationnelle, s’est retourné sur sa paillasse.

– Ils ne sont pas fous ces Allemands. Pourquoi iraient-ils zigouiller une main d’œuvre à bas coût alors qu’ils peuvent nous faire bosser ? Ils ont une guerre à finir, ils ont besoin de bras pour leurs usines ou dans les champs. Ils ne nourriraient pas des prisonniers pendant six mois pour finir par les envoyer dans les chambres à gaz. Ça n’aurait pas de sens ».

Alex Ehren, comme sans doute d’autres, envisage une révolte. En attendant, il tente de susciter l’imagination des enfants dont il a la charge : « Alex Ehren avait inventé un jeu de mémoire pour les occuper. Ils étaient tous explorateurs, traversant la jungle amazonienne pour aller jusqu’au pôle Nord ou arriver dans les forêts africaines ».

Enfants ou pas, les prisonniers étaient soumis aux règles du camp : « Les enfants n’avaient pas le droit de parler des cheminées, pas le droit de dire des gros mots. Leur vie était réglée par tout un ensemble de règles/…/ Mais ceux qui s’aventuraient hors du cocon du bloc se retrouvaient face à une sauvagerie absolue ».

Dans cette horreur chacun réagit à la mort qui rôde à sa façon : « Au début, chaque fois qu’Alex Ehren songeait à la mort, il était saisi d’effroi. Après quelque temps, la peur avait laissé place à la rage, et la colère était devenue plus forte que la terreur ».

Devenu enseignant au bloc des enfants, la vie d’Alex Ehren, à Birkenau, va s’en trouver modifiée positivement :

« Il écoutait ce qu’on lui disait mais les mots n’étaient plus que des sons, des mots vidés de leur sens/…/ Cet état de choc permanent aurait empiré s’il n’avait été transféré au bloc des enfants. Il serait devenu un squelette ambulant, apathique comme tant d’autres, et il serait mort au travail ou dans son sommeil ». Les enfants avaient, eux, d’autres ressentis :

« Les enfants semblaient prémunis contre la peur de mourir. Ils craignaient la nuit, les soldats SS, les chiens, la maltraitance physique, mais ils n’avaient pas peur de la mort. Les plus petits, songeait Alex Ehren, sont comme des plantes ou des animaux privés de notion du temps passé ou futur ».

A des scènes d’horreur succèdent parfois des chants d’enfants :

« La grande majorité de ces enfants étaient tchèques, mais même ceux qui ne parlaient qu’allemand ou hollandais suivaient la mélodie. Dans ces moments-là, le bloc des enfants était comme un radeau perdu au milieu de l’océan. Chanter donnait à tous l’impression d’être rentré chez soi ».

Mais bien sûr, l’ambiance du camp est apocalyptique :

« On aurait dit que trois mois dans le camp des familles avaient suffi à faire vieillir de trente ans tous les prisonniers. Trois mois pour vous briser le dos et creuser des sillons sur votre visage. Tels les chevaliers de l’Apocalypse, la faim, la crasse et l’omniprésence de la mort avaient accéléré le temps pour ces hommes. Je ne céderai pas, se répétait obstinément Alex Ehren. Je ne baisserai pas la tête ».

On le voit, la petite communauté du bloc des enfants aide à transcender la catastrophe et peut-être à se projeter dans l’avenir, certains vivant en permanence avec aussi en tête le mot « insurrection » succédant cette fois à la fois la peur mais aussi l’audace et l’espoir, la survie de l’enseignement (interdit tel que pratiqué à l’insu des gardiens) jouant son rôle : « Comme il n’y avait aucun livre d’histoires, d’aventures ou de contes dans la piteuse bibliothèque de Dasha, les enseignants ont inventé ce que Marta Felix a appelé La librairie sur pattes. Les instructeurs repensaient aux livres qu’ils avaient lu avant d’être déportés, dressaient une liste des ouvrages et préparaient un récit oral pour chaque jour ».

A chaque page surgit l’évocation des horreurs vécues avec parfois des rapprochements inattendus :

« …quand les détenus partaient au travail, l’orchestre se mettait à jouer. Quand les prisonniers rentraient, portant les morts sur leur dos, l’orchestre était de nouveau là et interprétait les mêmes morceaux. Le mélange de mort et de musique était obscène. Alex Ehren se demandait qui avait bien pu avoir eu cette idée grotesque ».

Il fallait donner de l’espoir même dans la tragédie jusqu’à ce qu’un enfant, Adam, repéré pour son don de la poésie, écrive :

« Une porte verte/ Et un oiseau aux plumes vertes/ Dans un train nous avons mangé/Dans le noir/ La fumée était ma sœur ».

Dans la préface, Dita Kraus qui présente le livre et a contribué aux notes précise :

« C’est lors de ses rencontres avec d’anciens moniteurs et enseignants qu’Otto a fait une découverte surprenante. En comparant les taux de mortalité des détenus, il s’est aperçu que, parmi les survivants, ceux qui avaient travaillé avec les enfants représentaient un pourcentage bien plus élevé que tout autre groupe ».

Ils ont, en effet, survécu en suscitant la survivance.

Une des plus belles phrases du livre est peut-être celle-ci : « Ce n’est pas le sang qui compte, c’est notre conscience d’appartenance ». En effet. Et encore un peu plus après avoir eu ce livre de mémoire à faire circuler encore et encore.

La survivance, en tout lieu, s’approprie le sursaut de la culture révélée à elle-même par des chants au milieu de l’horreur :

« Aucun Allemand présent dans le camp ne savait que cette année-là, ce jour de Pessah tombait le vendredi 7 avril. Et ils savaient encore moins que ce jour-là, ils avaient été doublement vainqueurs. Grâce à leurs voix, à leur vin et à leur pain azyme, les enfants s’étaient libérés ».

Le roman oscille entre terreur, désir d’évasion, bien sûr et tentative, par certains, de maintenir l’espérance en éveil :

« Il était le premier à lire et à enseigner des poèmes aux enfants. Des poèmes qui parlaient d’amour, de nature, de sentiments raffinés, c’est-à-dire de boucliers contre la peur ».

Mais ne soyons pas dupes :

« Derrière les jeux et l’école clandestine du bloc des enfants se cachait un monde rongé par une corruption rampante. Chaque détenu essayait de sauver sa peau ».

C’est forcément un livre de cendres. Mais au milieu d’elles, les braises s’activent d’un témoignage majeur.

 

Patrick Devaux

 

Ota B. Kraus, également Otto B. Kraus, écrivain et professeur tchèque, né à Prague en 1921, mort à Netanya en 2000, fut déporté en 1942 à Auschwitz via Theresienstadt, puis à Schwarzheide. De retour à Prague, il étudie la littérature et la philosophie à l’Université Charles, et émigre en Israël en 1949. Dans ce roman autobiographique, il raconte sa propre histoire, celle d’un homme ayant défié les nazis pour apporter de l’espoir aux enfants prisonniers. Après la guerre, il est devenu enseignant et s’est marié avec l’une de ses anciennes élèves du Bloc 31.

 

  • Vu : 622

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Patrick Devaux

 

Lire tous les articles de Patrick Devaux

 

Patrick Devaux est né en Belgique sur la frontière avec la France, habite Rixensart, auteur d’une trentaine d’ouvrages auprès d’éditeurs divers en poésie, quelques prix d’édition, 3 romans parus dont 2 aux éditions Les Carnets du Dessert de Lune; 2 recueils de poésie récents (2016 et 2017) parus aux éditions Le Coudrier ; membre de l’AEB (association des écrivains Belges) et de l’AREAW (association royale des écrivains et artistes de Wallonie), il a aussi de nombreux contacts en France ; il anime une rubrique « mes lectures » sur le site de la revue Vocatif www.moniqueannemarta.fr de Nice depuis 2013 et fréquente de près ou de loin les écrivains du groupe de l’Ecritoire d’Estieugues de Cours la Ville  et de l’association LITTERALES de Brest ; publie aussi dans diverses revues de poésie. Fréquente aussi les réseaux sociaux, faisant ainsi connaitre la poésie d’auteurs moins connus ou disparus.