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Lagons maudits, Quatre nouvelles de Livia Léri (par Charles Duttine)

Ecrit par Charles Duttine 24.08.26 dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Nouvelles

Lagons maudits / Quatre nouvelles de Livia Léri / Editions Le Pas de l’Homme / Mai 2026 / 58 pages / 12€

Lagons maudits, Quatre nouvelles de Livia Léri (par Charles Duttine)


Le parfum amer des lointains

 

Les lointains ont toujours nourri de grandes rêveries. L’Occidental, engoncé dans un quotidien bien morne, un climat brumeux ou un environnement triste n’en finit pas de s’abandonner à une rêverie exotique. On comprend qu’il soit, à un moment de son parcours, taraudé par l’impérieuse envie de se détourner vers l’ailleurs, d’aller là-bas, mû par une forme de quête du bonheur. « Le quotidien fait le bourgeois » écrivait Henri Michaux. Et Dieu sait que l’on s’est « quotidianisé » (désolé pour ce néologisme) ou embourgeoisé ! L’idée de rejoindre des paysages, des sonorités ou des odeurs d’un monde d’ailleurs, pour fuir, oublier, découvrir, s’exalter est profondément inscrite en chacun, que l’on soit un simple quidam, un peintre de renom ou du dimanche, un écrivain, ou un poète. Nombre ont cédé à ce désir. Tout un imaginaire riche de rêves, de fantasmes, est né de cette envie mais aussi beaucoup de clichés et d'idées toutes faites.

On sait aussi que les tropiques peuvent se révéler être "tristes" et que la rêverie exotique peut s’évaporer en des illusions ou n’être qu’un troublant mirage. La déception et les déconvenues sont bien souvent au rendez-vous. C’est dans cette tradition que s’inscrit l’ouvrage de Livia Léri « Lagons maudits », un recueil de quatre nouvelles, publié aux Éditions Le Pas de l’homme et qu’on lit avec un vrai et réel plaisir. Au-delà de la langoureuse Asie et de la brûlante Afrique, c’est l’Océanie que nous arpentons ici ; ses cieux, son écume et sa couleur à dominante bleue. Nous voguons sur des noms évocateurs, les Marquises, Papeete, les Tuamotu, l’atoll imaginaire de Fa’avu.

Victor Segalen définissait l’exotisme comme « le sentiment que nous avons du divers ». Et c’est ce premier sentiment que l’on ressent en découvrant ces récits de Livia Léri. On y rencontre des personnages bien variés, Titaina la douce Marquisienne, un pêcheur local à l'apparence fruste mais porteur d'une richesse ancestrale, des expatriés également, de toutes catégories, un océanographe curieux du phénomène des hautes marées, un baroudeur, une Parisienne qui veut découvrir du nouveau. Toute une galerie de figures saillantes. Et loin des clichés, les atmosphères polynésiennes nous sont décrites avec justesse, l’immensité de la Polynésie française, sa lumineuse beauté et ses nuances si caractéristiques. L’auteure nous dit "la grande page ouverte de l'Océan Pacifique", ou encore "le lent éblouissement d'un soleil monotone", "les circonvolutions du vent" dans les cheveux, les "R" qui roulent sous la langue, cette langue chantante « comme une cascade ». Livia Léri, qui dans une autre vie est spécialiste de linguistique, sait nous évoquer ce phrasé du tahitien ou du marquisien, mélodieux et cadencé.

Mais, au-delà de cet azur, de ces splendeurs et des voluptés calmes, un presque rien vient gripper cette mécanique du paradisiaque. Derrière les cartes postales, c’est une amertume que nous découvrons. Par exemple, la jeune Marquisienne, si avenante, si pleine de douceur semble habitée par un secret de famille, pour le moins douloureux. Et l'océanographe se révèle décontenancé par la vision polynésienne du monde, loin de la rationalité dont il est imbu. C’est l’incompréhension devant l’Autre qui éclate d’une manière flagrante. Et pour les occidentaux qui s’installent ici pour de multiples raisons, la déception les attend également. Les peines qu’ils ont voulu oublier se rappellent à eux avec force. Stendhal nous avait déjà prévenus “On ne se console pas d’un chagrin, on s’en distrait”. Cette douleur se rappelle à quiconque voudrait s’en défaire définitivement même si le lieu est « enchanteur ».

Et curieusement, comme l’écrit Livia Léri à propos d’un personnage : “ Tout ce bleu lui brouillait la vue et l’entendement”. Toute cette luminosité fait mal aux yeux. Comme si le cadre idyllique portait en lui-même quelque chose de troublant : le soleil est proche de la mort, la lumière de l’obscurité, le beau et le bien avoisinent la laideur et le mal. Un univers fait d’ambiguïté. On ne peut regarder fixement le soleil.

On conseillera donc la lecture de ce recueil de nouvelles pour toutes ces raisons. Il est des nouvelles à chute, d’autres d’atmosphère, ce qui frappe avec les “Lagons maudits” de Livia Léri, c'est la dimension pleine de suggestion de l’écriture. Les choses sont dites avec pudeur, discrètement, tout en réserve et retenue. Au lecteur de remplir et d’habiller cette écriture en pointillé, ce qui fait tout le plaisir de la lecture.

 

Charles Duttine

 

Biographie de l’auteure : Livia Léri est une universitaire spécialiste de langue et de littérature françaises. Elle publie régulièrement des formes brèves, de la nouvelle à la poésie. Plusieurs de ses textes ont été primés. L’écriture de Livia Léri se nourrit notamment de ses expériences dans différents pays du monde ; la question de l’altérité culturelle est au centre de son travail.


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A propos du rédacteur

Charles Duttine

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Charles Duttine a enseigné les lettres et la philosophie, après avoir étudié à la Sorbonne où il fut notamment élève d’Emmanuel Levinas. Auteur de nombreux récits courts, dont Douze Cordes (Prix Jazz en Velay, 2015), il a publié deux recueils de nouvelles, Folklore, Au Regard des Bêtes et des récits romanesques Henri Beyle et son curieux tourment, L’ivresse de l’eau et Elle était faite pour un bouquet.

Sa dernière publication Une maison en ses murmures a paru aux Editions Versions Courtes.

Il publie régulièrement dans de nombreuses revues littéraires.