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La Société ouverte et ses ennemis, Karl Popper (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier 16.06.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Les Belles Lettres

La Société ouverte et ses ennemis, Karl Popper, avant-propos, traduction et annotation par Didier Delsart, préface d’Alain Boyer, Paris, Les Belles-Lettres, 2025, 830 pages, 55 €.

Ecrivain(s): Karl Popper Edition: Les Belles Lettres

La Société ouverte et ses ennemis, Karl Popper (par Gilles Banderier)


Il fallut trente-quatre ans au livre qui s’intitulait initialement Les Faux Prophètes : Platon, Hegel, Marx et qui parut sous le titre de La Société ouverte et ses ennemis pour être traduit en français. On a connu pire délai, mais également mieux (il s’était écoulé à peine huit ans entre la publication du magnum opus d’Ernst Robert Curtius et sa traduction aux Presses Universitaires de France, alors qu’il s’agissait d’un volume beaucoup plus compliqué quant à sa forme, ne serait-ce que parce qu’il contenait des citations en près de dix langues). La version française fut entreprise à l’initiative de Jacques Monod, qui la confia à son propre frère, Philippe (1900-1992), avec l’aide de Jacqueline Bernard. Popper dédia l’édition française à son ami, Prix Nobel de biologie, disparu en 1976. L’entreprise, parue aux Éditions du Seuil, possédait donc une charge affective considérable et Popper avait d’ailleurs rédigé une préface spéciale pour présenter son œuvre aux lecteurs francophones.

Pourquoi une nouvelle traduction chez un autre éditeur ? La raison en est embarrassante pour tout le monde, aussi bien Philippe Monod que les Éditions du Seuil : parce que la moitié de l’œuvre originale n’était pas passée en français, sans que l’on puisse discerner une quelconque logique qui eût présidée à cette cure d’amaigrissement : les passages supprimés, tout comme ceux qui firent l’objet d’un simple résumé, le furent de manière aléatoire. Avaient particulièrement souffert, car réduites à la portion congrue, les dizaines de pages de notes, profuses, extrêmement développées et ramifiées (il y avait du Bayle chez Popper), formant parfois de véritables petits articles indépendants (par exemple à propos de l’Académie platonicienne, p. 569-574 ou sur l’utopie, p. 612-614). Bien entendu, et c’est encore heureux, quels que soient les reproches justifiés que l’on puisse faire à la traduction de 1979, elle n’a pas fondamentalement gauchi ou travesti la pensée de Karl Popper. Mais, pour qui a pratiqué La Société ouverte dans cette version, il faut aller à la redécouverte de l’œuvre. L’expérience est déroutante, qui consiste à relire un livre à la fois familier par ses thèses et différent par son ampleur.

Le titre de départ avait le mérite d’être moins allusif que celui retenu finalement (« S’il y a, dans ce livre, des mots très durs à l’encontre de certains des plus grands maîtres à penser de l’humanité, le motif n’en doit pas être cherché – du moins je l’espère – dans le désir de les déprécier, mais plutôt dans la conviction que, si notre civilisation doit survivre, il nous faut rompre avec l’habitude de déférence à l’égard des grands hommes. Les grands hommes peuvent faire de grandes erreurs », p. 39) et montrait à quels grands hommes Popper allait s’en prendre. Il accordait une place très importante au dernier Platon, celui des Lois, la plus longue de ses œuvres. On a toujours trouvé étonnant que, dans la collection « Garnier-Flammarion », qui fut pendant longtemps la seule à mettre à la disposition des lecteurs français les textes de Platon au format de poche, dans une très bonne traduction et une présentation agréable, Les Lois n’aient jamais été publiées. Mais peut-être cette décision éditoriale curieuse (dans la mesure où l’œuvre avait été publiée dans l’ancienne collection des « Classiques Garnier ») traduisait-elle une forme d’embarras face au côté proprement totalitaire de la pensée du plus grand des philosophes. Cette pensée est totalitaire (voir p. 135-136) en grande partie parce qu’elle est utopique et que l’utopie produit invariablement la politique de la table rase, la contrainte et la violence.

L’absolutisation de l’État chez Hegel préparera les désastres à venir (« J’ai cherché à montrer l’identité de l’historicisme hégélien avec la philosophie du totalitarisme moderne », p. 318). La partie consacrée au philosophe d’Iena prolonge et développe la critique acérée de Schopenhauer. Popper fait preuve d’une irrévérence rafraîchissante. Les pages sur Marx constituent une des réfutations les plus tranchantes de son idéologie ; une des critiques, sinon la critique, la plus abrasive et la plus décisive du marxisme, sans dimension polémique. Popper reconnaît que Marx était animé par les meilleures intentions du monde ; il n’empêche que le marxisme, version la plus aboutie des différents courants communistes qui existèrent depuis l’Antiquité, ne pouvait que conduire à la catastrophe, ce qui n’a pas manqué de se produire. Ni la théorie de la valeur-travail, ni celle de la plus-value, ne sont pertinentes. Mais il ne suffit pas de constater que le marxisme, depuis plus d’un siècle et partout où il a été mis en œuvre (quels que soient le continent, le pays, la civilisation), n’a abouti qu’à l’installation d’une nomenklatura corrompue, à la ruine, à la famine. Il fallait comprendre pourquoi. Ses partisans ont leur réponse toute prête : « Ce n’était pas le vrai communisme ! ». Il est déprimant qu’un peu partout dans le monde, des mouvements politiques se réclament encore du marxisme, alors que sir Karl a démontré de manière limpide que cela ne pouvait pas fonctionner. Les contradictions du marxisme sont aussi importantes – et peut-être plus funestes – que les contradictions du capitalisme

La Société ouverte avait été écrite lors d’une tragédie et en plein effondrement de la civilisation occidentale (Popper pouvait bien se moquer de Spengler, ce dernier avait fondamentalement raison) et au milieu de difficultés professionnelles retracées dans son autobiographie, La Quête inachevée (« Le livre avait été écrit dans des circonstances difficiles ; les bibliothèques étaient extrêmement limitées, et j’avais dû m’adapter aux livres que j’avais pu trouver. J’avais une charge d’enseignement désespérément lourde, et les autorités universitaires, non seulement ne m’apportaient pas le moindre soutien, mais tentaient délibérément de me rendre la vie difficile. On me dit que je ferais bien de ne rien publier tant que je serais en Nouvelle-Zélande, et on considérait que le temps consacré par moi à la recherche était détourné du travail d’enseignement pour lequel on me payait. La situation était telle que, sans le soutien moral de mes amis néo-zélandais, j’aurais eu bien du mal à survivre »). Il faut savoir gré aux Belles-Lettres de nous permettre de lire cette somme in extenso, dans une très belle présentation, avec les suppléments qu’avait ajoutés Karl Popper et deux indices (noms propres et thèmes).

La Société ouverte n’est pas seulement un grand livre de philosophie et de la pensée politique. Il s’agit surtout d’un plaidoyer pour la raison et pour l’intelligence, car toute idéologie, même la plus détestable, est faite d’idées parfois sympathiques (qui voudrait-être contre l’égalité ?) et comme le disait Richard M. Weaver dans le titre d’un autre livre (publié presque en même temps que le chef-d’oeuvre de Karl Popper), Ideas have consequences.


Gilles Banderier


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A propos de l'écrivain

Karl Popper

 

Philosophe et épistémologue britannique d’origine autrichienne, Karl Popper (1902-1994) est notamment l’auteur de La Logique de la découverte scientifique (1934) et de Misère de l’historicisme (1945).

 

A propos du rédacteur

Gilles Banderier

 

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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).