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La Poésie de la terre ne meurt jamais, John Keats (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel 26.01.22 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Iles britanniques, Poésie

La Poésie de la terre ne meurt jamais, John Keats, Poesis Editions, novembre 2021, trad. anglais, Cécile A. Holdban, Thierry Gillyboeuf, 128 pages, 16 €

La Poésie de la terre ne meurt jamais, John Keats (par Marc Wetzel)

Ce recueil offre, d’abord, d’admirables traductions (par Cécile Holdban) des plus forts poèmes de Keats, dont voici – la lecture ici suffit à tout – deux extraits (l’un tiré de : À l’automne ; l’autre de : Bright star) :

« Saison des brumes et des fruits veloutés,

Amie intime du soleil mûrissant,

Conspirant avec lui pour charger et bénir

De fruits les vignes courant sous les toits de chaume ;

Pour courber sous les pommes les arbres moussus des jardins

Et gorger chaque fruit de maturité jusqu’en son cœur ;

Pour gonfler la gourde et garnir les coques

D’une douce noisette ; pour faire éclore encore

Et encore plus de fleurs tardives pour les abeilles,

Jusqu’à ce qu’elles croient que les beaux jours ne cesseront jamais,

Car l’été a rempli à ras bord leurs moites alvéoles… »


On plaisante à peine en rêvant que le texte original pourrait être traduit de ce français… :

 

« Season of mists and mellow fruitfulness,

Close bosom-friend of the maturing sun ;

Conspiring with him how to load and bless

With fruit the vines that round the thatch-eves run ;

To bend with apples the moss’d cottage-trees,

And fill all fruit with ripeness to the core ;

To swell the gourd, and plump the hazel shells

With a sweet kernel ; to set budding more,

And still more, later flowers for the bees,

Until they think warm days will never cease,

For summer has o’er-brimm’d their clammy cells… »

 

Et l’illustre Brillante étoile, de même :

 

« Brillante étoile, que ne suis-je aussi immuable que toi –

Non pas seul dans la splendeur, tout en haut de la nuit,

À observer, mes paupières éternellement ouvertes,

Comme l’Ermite de la Nature, patient et sans sommeil,

Les eaux mouvantes dans leurs ablutions rituelles

Pour purifier les rivages humains autour de la terre,

Ou contempler le doux masque fraîchement tombé

De la neige sur les montagnes et les landes –

Non – mais toujours immuable, toujours inflexible,

Prendre pour oreiller le sein mûr de mon bel amour… »

 

« Bright star, would I were stedfast as thou art –

Not in lone splendor hung aloft the night,

And watching, with eternal lids apart,

Like nature’s patient sleepless eremite,

The moving waters at their priestlike task

Of pure ablution round earth’s human shores,

Or gazing on the new soft-fallen mask

Of snow upon the mountain and the moors ;

No – yet still stedfast, still unchangeable,

Pillow’d upon my fair love’s ripening breast… »

 

Mais il propose aussi, avec profit et grâce, des extraits (traduits par Thierry Gillyboeuf) de la correspondance du poète, qui savent eux-mêmes introduire, éclairer, et même nuancer les poèmes qui les suivent. De l’exacte et si directe richesse de cette prose aux familiers – d’un poète qui, on le sait, va mourir à Rome de tuberculose à 25 ans –, on se permet ici de tirer quatre remarques ou leçons :

D’abord, si trop de santé aveugle ou encombre (« la maladie, pour autant que je puisse en juger en si peu de temps, a soulagé mon esprit du poids de pensées et d’images trompeuses » p.64), la santé seule permet, ou en tout cas, sous-tend une lutte sereine contre la hargne du sort (« Le monde est trop brutal pour moi. Je suis content qu’il existe une chose comme la tombe. Je suis sûr que je ne connaîtrai jamais le repos avant de la rejoindre » (p.65). Elle seule permet de savoir sans erreur ni mensonge ce que l’on peut exactement sur soi et ce qu’on doit honnêtement pour soi (« Ne nourrissez pas votre esprit de chagrin, il détruit la constitution ; mais que votre principal souci soit votre santé, et avec cela vous irez au-devant de votre part de plaisir dans le monde – n’en doutez pas » (p.65), écrit-il à la célèbre Fanny, d’Italie, quelques mois avant de mourir.

Keats est, très tôt, sans grandes illusions sur l’homme qu’il est, non qu’il se soit expérimenté mieux ou plus longtemps qu’un autre, mais il sait ce que coûte à l’homme d’en être (devenir et demeurer) un. Il observe beaucoup, pas seulement l’égoïsme, l’agressivité et l’hypocrisie de tous, mais comment un être humain ne peut pas être libre sans promouvoir ses désirs, rationnel sans tirer profit des règles, conscient sans interpréter ou composer psycho-socialement son attention à la vie. La plupart des hommes (les pires, dit-il) ont pour passion leurs intérêts personnels ; les autres (à peine moins redoutables ou décourageants) ont pour intérêt personnel leurs passions. Quelques rares sacrifieront leurs intérêts en ce monde pour un ami, mais presque aucun ses passions. C’est pourquoi, conclut-il tranquillement, « dans l’ensemble, j’ai de l’aversion pour le genre humain » (p.63), ou encore : « J’admire la nature humaine, mais je n’aime pas les hommes » (p.46). Mais l’authenticité, impossible dans la vie (chaque homme doit ruser avec les autres hommes, avec l’inhumain, avec sa finitude) est possible dans l’écriture de la vie, et nécessaire dans la vie même de cette écriture de la vie : « Je suis de plus en plus convaincu chaque jour qu’un bon écrivain (à l’exception du philosophe ami de l’homme) est l’être le plus authentique au monde. Shakespeare et Le Paradis perdu deviennent chaque jour des merveilles plus prodigieuses à mes yeux » (p.57). C’est parce que le poète est un « caméléon » qui épouse constamment les formes changeantes du monde et les corps déterminés des autres, que son être consiste à réussir à n’en avoir aucun. Viser à avoir un moi est aussi absurde pour un poète que, pour un caméléon, tirer sa couleur du support d’un miroir ! Le camouflage universel (se déguiser en tout ce qu’on rencontre) est ce qui fait paradoxalement du caractère poétique – dit Keats superbement – « bel et bien la moins poétique des créatures de Dieu » (p.41). Dans le texte bien connu : « As to the poetical Character itself, it is not itself – it has no self… ».

Sa hargne anti-chrétienne est toute spirituelle. Ce qu’il n’aime pas dans le « salut » proposé par les Églises, c’est que celui-ci cherche à nous extirper magiquement d’un monde qu’il assure être a vale of tears, une « vallée de larmes ». Le Bien ne nous justifie qu’en exigeant de nous de mériter personnellement d’être épargné ou racheté du Mal.  Mais nous ne sommes pas là pour mourir au mal, ni même pour le faire mourir (il faudrait alors tuer le monde même, qui vit de contradictions, démesure et arrachements) ; mais bien pour nous faire, nous façonner, une âme dans le monde, c’est-à-dire personnaliser l’étincelle divine d’abord anonyme, virtuelle, quelconque, dont nous sommes dotés. Le monde est, comme plus tard chez Jung, le rude et vibrant creuset d’une laborieuse individuation, seule apte à renouveler le bien ; il est « the vale of soul-making », comme le laboratoire divin d’auto-création des âmes. Une âme humaine n’est, estime Keats, dans le monde que pour se et le renouveler : le monde défie les intelligences de le compléter d’elles et d’accepter le rude théâtre nécessaire à leur transmutation commune. Et « comment, si ce n’est pas par le truchement d’un monde comme celui-ci ? » (How, but by the medium of a world like this ?). Et le poète, de conclure ici : « Je tiens à réfléchir sincèrement sur ce point parce que j’y vois un système de salut plus grandiose que la religion chrétienne ; ou plutôt, c’est un système de création de l’esprit » (p.55).

Keats avouait n’avoir rien à dire à tout le monde. Le « public », estime-t-il, cherche un clown, un dérivatif singulier à une bassesse générale qu’il ne compte pas lui-même quitter. Le public veut un instant oublier le pire dont il est fait, auquel il reviendra, alors que l’œuvre poétique ne vise, dans sa frénésie, que la mémoire du meilleur. « Je crois que la poésie devrait surprendre par un bel excès et non par la singularité ; elle devrait frapper le lecteur parce qu’elle formule ses pensées les plus élevées et qu’elle lui apparaît presque comme un souvenir » (p.32). L’orgueil est alors comme un devoir pédagogique. « Je n’ai pas le moindre sentiment d’humilité à l’égard du public ni à l’égard de quoi que ce soit dans l’existence ; à l’exception de l’Être éternel, du principe de Beauté et de la mémoire des grands hommes (…) Au cœur des multitudes d’hommes, je n’ai aucune envie de faire le dos rond, je déteste l’idée d’humilité à leur endroit » (p.34). Nous ne vaudrons quelque chose (p.31) qu’en « murmurant à nos voisins des résultats » qui nous dépassent tous !

Comme chez Novalis ou Hölderlin – souligne Frédéric Brun dans l’avant-propos de ce beau recueil –, la pensée tire ici d’elle-même le plus libre des chants.

 

Marc Wetzel

 

Né en 1795 au Nord de Londres, John Keats poursuit des études de médecine avant de se consacrer pleinement à la poésie. À vingt-deux ans, il publie ses premiers vers, puis de longs poèmes narratifs, tels qu’Hypérion ou Endymion. En 1819, paraissent ses célèbres odes. Hélas, la tuberculose qui l’affaiblit de plus en plus le contraint à tenter de guérir sous un climat plus favorable. Il part en Italie, et s’éteindra à Rome en 1821, quelques mois après son arrivée. Son poème Bright Star est devenu en 2009, au Québec, le titre du film Mon amour, que la réalisatrice Jane Campion lui a consacré.

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A propos du rédacteur

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.