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La Pianiste, Isabelle Amonou (par Gilles Cervera)

Ecrit par Gilles Cervera le 24.08.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Cette semaine, Les Livres

La Pianiste, Isabelle Amonou, éd Dalva, 431 pp

La Pianiste, Isabelle Amonou (par Gilles Cervera)


Iode et ode

Rentrons d’entre rochers gris et vagues puissantes. Du Finistère.

La pianiste d’Isabelle Amonou nous y a conduits. Bord d’estran, rangées d’écume, Fort du Taureau ou raz de Batz, allons-y à la nage bien que ce ne soit pas recommandé par la sécurité civile ni la SNSM (Sauveteurs en mer).

La pianiste n’a plus qu’une main, débrouillez-vous de cette partition et entrez au cours de natation.

Faire un livre ou écrire un livre ne renvoie pas au même. Pour le faire ou l’écrire, deux solutions. Se laisser emporter, aller aux vents de soi, courir sur ses chevaux de mer et sans brides. Ou, au contraire, comme Isabelle Amonou, tenir tout très serré.

Faire œuvre de didactisme, continuer de donner la leçon, ici de musique, là d’amour, ou, pour encore plus d’intrigues, y mêler la grande Histoire, Berlin anéantie, un viol, une fille née de ce viol, Jeanne, donc pianiste.

À l’instar de sa mère dont on est sûr qu’elle est sûre parce que pendant que les alliés pilonnent, ça attaque de l’est, ça pousse de l’ouest, la future mère allemande pianote à fond sur un clavier en carton, muet. Isabelle Amonou nous conduit à ne plus être sûre que de la mère de Jeanne. Née d’un viol collectif de soudards, elle est adoptée par un père breton et sans parole. Jeanne sera surtout sans mère car celle-ci s’efface entre touche noire et touche blanche. Elle se tire un jour de grande ou de basse marée.

Elle avait six ans lorsque sa mère était partie, un soir, pour toujours. Sans elle. Non seulement elle était un peu boche, mais en plus elle devenait une enfant que sa mère abandonne.

Simple.

Et compliqué.

Quand Ingrid (la mère) s’était décidée à lui enseigner le piano, Jeanne avait appris à toute vitesse. Le solfège lui avait paru facile et assez drôle. Le clavier présentait un défi excitant pour ses doigts encore trop petits, j’espère qu’ils vont grandir vite, je veux l’octave (en ital).

-       Sois patiente, Schatz (Jeanne). Mozart n’avait pas l’octave quand il a commencé à jouer.

Le roman tient d’une cuisine, on l’aura compris, aux algues.

Pas d’ellipse, chaque ingrédient est bien lisible et s’ajoute l’un après l’autre.

Le lecteur, s’il s’abandonne, en apprendra de ce roman polymultiamplisymphonique : Beethoven se rend compte, stupeur, qu‘il entend de plus en plus mal. Cette surdité s’accompagne d’acouphènes et d’hyperacousie douloureuse. En quelques années, il devient sourd comme un pot mais tente, tant bien que mal, de cacher son handicap... /… Il l’évoque pour la première fois en 1801, dans une lettre adressée à un ami : « … au théâtre, je dois me placer tout contre l’orchestre…. Je n’entends pus les chants aigus…. J’entends les sons mais ne peux comprendre les mots. À l’inverse, si quelqu’un crie, je ne le supporte pas ».

Nous parlions de Ludwig, pas des raveurs collés aux baffles de 120 dB !

Mettons qu’à l’épreuve culture G, l’auteure a de l’avance et nous, les lecteurs, moins HPI qu’on le dit, suivons au sens propre, toujours à la traîne car le roman va son train, fortissimo vivace :

Wittgenstein n’était pas le seul pianiste manchot du bras droit. Mais sa carrière tonitruante, son obstination forcenée et sa colossale fortune ont « éclipsé le nom de tous les autres, aussi méritants que lui.

Le Hongrois Geza Zichy, amputé du bras droit après un stupide accident de chasse.

Le Tchèque Otakar Hollman, rentré de la Première Guerre mondiale avec une main paralysée.

À suivre une liste encyclopédique autant qu’algorithmique manchots/piano. Soit un mini Que sais-je de l’amour interruptus car l’accident d’Audi Quattro a fait voler deux couples, celui de Jeanne avec Lukas et celui de Jeanne, pianiste courant de Tokyo à New-York avec son piano. Finir une carrière de prestige à travers le pare-brise d’une grosse cylindrée allemande veut dire moignon, deuil, colère, révolte mais pas automatiquement affaissement face à la force du destin, amor fati et retour au natal Finistère.

Curieuse inversion de l’épithète qui tranche dans un style écrémé, tranquille et voué à un large lectorat (de lectrices ?) qui apprécie les séries, les rebondissements, les amants sans amour et les fortunes de mer.

Natation rédemptrice ! Crawl considéré comme handisport de combat.

La douleur continuerait à se déverser jusqu’à ce qu’elle recommence à bouger.

Le souvenir de son « crawl en rond », massacre de la nage la plus élégante jamais inventée, la hantait encore.

Le roman d’Isabelle Amonou défie le siècle Vingt-et-un. Il y eut Balzac et Flaubert, Proust, bon, puis patatrac, la mort du roman, le nouveau roman, Sarraute et Duras à part, il y eut l’écriture blanche et voilà que voici cette période-ci : la caractériserions-nous de néorétroroman ? Feel-iod ?

Et recommencer, clé de sol, tiret, do-mi-do tiret (ostinato).

Elle sortit épuisée du bassin bruissant.

Tout est sport (rédemption) : Néanmoins, les nageurs monobras, classés dans la catégorie « amputation unilatérale du membre supérieur » aux Jeux, sont plus compétitifs en brasse contre les nageurs valides (c’est-à-dire que c’est dans cette épreuve que le paranageur s’approche le plus d’un nageur valide).

La pédagogie est l’art de répéter, le roman est pédagogique !

Tout y est musicalité, pas que le chant de l’oiseau ou le cri des mouettes ! Tout est note, rythme et crise de nerf. Le roman a sa traduction musicale qu’Isabelle Amonou, au fur et à mesure, solfie et met à notre… portée.

Des portées sourires, drames, des portées éclair ou love, oui des portées en forme de cœur qui ponctuent ou contre-ponctuent !

Résumons : de l’amour déçue et de l’amour contingente, d’une origine trouble et violente, un peu beaucoup d’inclusivité, pas mal d’informations techniques – on apprécie encore plus Satie, et bien sûr une tonne de positivité, de volontarisme et de dépassement ! À la clé (d’ut) l’horripilant ce qui fait mal rend plus fort ! Pas nietzschéen non plus mais plutôt à lire sur le sable ou les galets, face aux embruns, le Finistère est ce qu’il y a de plus beau !


Gilles Cervera


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A propos du rédacteur

Gilles Cervera

 

Gilles Cervera vit entre Bretagne et Languedoc.

Instituteur, psychanalyste,

Auteur de :

L'enfant du monde et Deux frères aux éditions Vagamundo

Les Mourettes, Pension(s) aux éditions Un ange passe

Pour les enfants aux éditions Un ange passe