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La Pensée de la décadence de Baudelaire à Nietzsche, Andrea Schellino (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier 03.05.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Classiques Garnier

La Pensée de la décadence de Baudelaire à Nietzsche, Andrea Schellino, 656 pages, 59 €

Edition: Classiques Garnier

La Pensée de la décadence de Baudelaire à Nietzsche, Andrea Schellino (par Gilles Banderier)

 

« Littérature de décadence ! – Paroles vides de sens que nous entendons souvent tomber, avec la sonorité d’un bâillement emphatique, de la bouche de ces sphinx sans énigme qui veillent devant les portes saintes de l’Esthétique classique. À chaque fois que l’irréfutable oracle retentit, on peut affirmer qu’il s’agit d’un ouvrage plus amusant que l’Iliade ». Ainsi Baudelaire commençait-il ses Notes nouvelles sur Edgar Poe. La décadence occupe, chez l’écrivain français, une place cardinale (au sens étymologique) à la fois en tant que sujet de réflexion et critère de réception. Que Les Fleurs du mal aient pu être jugées comme une œuvre décadente, alors qu’à nos yeux elles incarnent une forme de classicisme, est un paradoxe qui nous en apprend plus sur l’époque où vécut Baudelaire (l’adjectif décadent finissant par fonctionner comme une sorte d’insulte ou d’anathème qu’écrivains et critiques se jetaient au visage) que sur le recueil lui-même. Mais Baudelaire ne fut pas seulement considéré comme un exemple de décadence : il médita ce concept et son envers, la notion de progrès. En cela, il fut de son temps, car plus que toute autre époque et pour des raisons qui n’ont été qu’imparfaitement élucidées, le XIXe siècle fut hanté par la perspective du déclin.

Chacun connaît la célèbre page de la Confession d’un enfant du siècle (page qui, à elle seule, garantit la survie de l’œuvre entière). Avant que Musset ne la compose, il y eut la folie napoléonienne, l’effondrement sans retour de l’Ancien Régime et la pensée des Lumières qui, malgré son optimisme et son volontarisme apparents, joua avec les idées de dégradation et de corruption, la chute des empires et des civilisations. Le Decline and Fall of the Roman Empire de Gibbon (1776-1788) eut une influence considérable. Plus encore, la révolution industrielle inaugura un essor technico-scientifique qui se prolonge jusqu’à nos jours (Georges Dumézil disait que le monde avait plus changé entre le XVIIIe siècle et aujourd’hui qu’entre les Indo-Européens et le XVIIIe siècle), multipliant découvertes et transformations, amenant une inévitable et nécessaire question : le progrès scientifique et technique, indéniable, s’accompagnait-il d’un progrès intellectuel et spirituel ? Les arts en général, la littérature en particulier, pouvaient-ils progresser comme progressaient les sciences et les techniques ? Suffisait-il d’écrire des poèmes sur le goudron, le train à vapeur ou le microscope pour composer de la poésie « moderne » ? La glorification tapageuse du progrès incita inévitablement certains (mauvais ?) esprits, en tout cas esprits sceptiques, à se demander si l’on progressait autant que cela. Baudelaire, qui fut un grand lecteur de Joseph de Maistre et un adepte de sa pensée altière, eut son idée sur la question, qu’il résuma dans une formule écrasante, lorsqu’il qualifia la croyance au progrès de « paganisme des imbéciles ». Cette dialectique, cette tension entre grandeur et décadence, correspondent-elles à des « postulations », pour reprendre la terminologie de Baudelaire lui-même (« Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade ; celle de Satan, ou animalité, est une joie de descendre » (Mon cœur mis à nu) ?

Malgré ce que le titre de son beau livre (au départ, une thèse de doctorat, dirigée par André Guyaux) laisse entendre, Andrea Schellino n’a pas cherché à composer une histoire générale de la notion de décadence durant la seconde moitié du XIXe siècle. Son travail impressionnant forme une ellipse à deux foyers, l’un étant constitué par Baudelaire, l’autre par Nietzsche, penseur francophone et francophile (il disait préférer lire le magnum opus de Schopenhauer dans sa version française plutôt qu’en allemand), excellent connaisseur de la vie intellectuelle de l’autre côté du Rhin. Nietzsche n’eut pas besoin d’attendre que Les Fleurs du mal fussent traduites et nous en avons conservé son exemplaire, avec ses marginalia. Le thème du déclin, chez Nietzsche, se colore de nuances propres (le terme Untergang ne possède pas les harmoniques du français décadence), notamment dans sa polémique contre Wagner, que Baudelaire admirait, et parfois d’une sorte de joie ambiguë, comme dans une lettre à Franz Overbeck : « Partout, la plus pure lumière d’octobre ; la magnifique allée d’arbres qui m’a conduit, pendant une heure environ, le long du Po, encore à peine touché par l’automne. Je suis maintenant l’homme le plus reconnaissant du monde – automnal, dans tous les sens du terme : c’est mon grand temps de moisson » (18 octobre 1888, citée p.527). Peu d’années sépareront ces lignes du double suicide (réussi) de la civilisation européenne.

Pour l’historien des idées, il y a évidemment l’au-delà de Nietzsche, son Nachleben, avec le livre célèbre et mal compris de Spengler et, bien entendu, le nazisme, qui avait un versant pessimiste et crépusculaire absent du stalinisme et du fascisme italien. C’est le propre des grandes études (et le livre de Pr. Schellino en fait partie), d’inviter à dépasser leur objet initial et on pourrait, à titre d’exercice intellectuel, prolonger la réflexion jusqu’à nos jours (tout un pan de la politique américaine est marqué par les idées jumelles de décadence et de restauration. Sont-elles, au même titre que la méditation morose sur les ruines, un trait typiquement occidental ?). Les cent pages de bibliographie témoignent, c’est le moins qu’on puisse dire, d’un travail sérieux, qui rend d’autant plus étonnante l’absence d’une référence essentielle, La Décadence. Histoire sociologique et philosophique d’une catégorie de l’expérience humaine, le maître-livre publié en 1984 par Julien Freund (une réédition est annoncée). On y relève cette phrase, parfaite pour décrire Nietzsche (ou Michel Houellebecq) : « la plupart des prophètes de la décadence sont également des annonciateurs d’une autre ou nouvelle société ».

 

Gilles Banderier

 

Andrea Schellino, maître de conférences à l’Université de Rome, a collaboré à l’édition des Romans et nouvelles de Huysmans dans la Bibliothèque de la Pléiade.

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A propos du rédacteur

Gilles Banderier

 

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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).